La nouvelle belge d’aujourd’hui

Souvent, dans le monde francophone, la nouvelle est aujourd’hui considérée comme un genre mineur, qui pâtit de sa comparaison récurrente avec le roman. Un jugement qui témoigne surtout de la méconnaissance du genre. En Belgique francophone, la nouvelle a pourtant donné plusieurs œuvres majeures de ces dernières années et connait un notable dynamisme éditorial.

NOUVELLE ET ROMAN

Esthétiquement, la nouvelle est quasi toujours rapprochée du roman, auquel elle est comparée. Dans le « petit sottisier de la nouvelle » qu’il alimente régulièrement sur son site internet, le chercheur belge et grand spécialiste de la nouvelle René Godenne cite notamment cet extrait éclairant :

Adoptons une définition de la nouvelle qui peut faire l’unanimité : un roman en raccourci.[1]

Opinion largement répandue, elle réduit la nouvelle à n’être pas un genre en soi, mais seulement le satellite d’un autre, plus prestigieux : le roman, dont elle ne formerait qu’une variante brève, une ébauche – un roman au souffle court. La nouvelle serait en quelque sorte au roman ce que le court-métrange est au long-métrage : une œuvre de jeunesse, un premier pas hésitant, en attendant la réalisation de la grande œuvre. Les concours de nouvelles, très nombreux aujourd’hui, alimentent malgré eux cette croyance : ils sont souvent destinés aux auteurs amateurs et désignent dès lors la nouvelle comme un genre facile, accessible à tous. 

Presque toujours comparée au roman, la nouvelle lui est aussi associée en matière de prix littéraires. On l’ignore parfois, mais les Goncourt, Renaudot, Médicis, Femina ou le Rossel peuvent aussi bien récompenser un recueil de nouvelles qu’un roman. Un bref parcours des palmarès de ces prix révèle toutefois la portion congrue réservée à la nouvelle. Le Rossel, par exemple, a couronné, au cours des trente dernières éditions,  trois ouvrages qui s’apparentent à des recueils de nouvelles : Le jour du chien de Caroline Lamarche en 1996, Contes carnivores de Bernard Quiriny en 2008 et Argentine de Serge Delaive en 2009.

Du côté du Goncourt, on retiendra que Charles Plisnier est non seulement le premier lauréat belge (et premier lauréat non-français) du prix, mais est aussi le premier auteur récompensé pour un recueil de nouvelles, Faux passeports. C’était en 1937 ; le prix est décerné depuis 1903. Significativement, l’Académie Goncourt a créé en 1974 le Goncourt de la nouvelle. Destiné à mettre le genre en lumière par une catégorie dédiée, il signale aussi en creux la difficulté à faire exister la nouvelle lorsqu’elle est en compétition avec le roman.

 

MAISON D’EDITION ET COLLECTIONS

Le déficit de reconnaissance de la nouvelle a des conséquences économiques : les éditeurs sont généralement peu friands d’un genre qui ne se vend pas bien auprès du public. En Belgique francophone, toutefois, des maisons d’édition font la part belle à la nouvelle, via des collections dédiées, voire en publiant exclusivement des nouvelles. Tanguy Habrand et Pascal Durand constatent que l’édition de niche est l’une des tendances de l’édition littéraire actuelle à Bruxelles et en Wallonie et y voient deux explications possibles : « Il est difficile de démêler ce qu’il entre de spécifiquement belge ou de modalement lié aux possibilités de la microédition dans l’émergence presque spontanée de ces structures très spécialisées[2] ».

 

Les éditions Quadrature

Établies à Louvain-la-Neuve et animées par une équipe d’éditeurs passionnés, les éditions Quadrature ont été fondées en 2005 et publient exclusivement des recueils de nouvelles. Publiant peu, la maison d’édition parie sur la qualité, tant dans le choix des projets édités que dans la réalisation matérielle de ceux-ci.

Les éditions Quadrature

Au catalogue : une cinquantaine d’auteurs pour une septantaine de livres. Des nouvellistes belges et français ; des nouvelles de tous genres ; des nouvellistes qui ont débuté dans la maison d’édition, comme Isabelle Baldacchino ou Aliénor Debrocq (qui est passée au roman pour ses derniers livres) ; des auteurs confirmés, publiés par d’autres maisons lorsqu’ils pratiquent d’autres genres littéraires, comme Dominique Costermans ou Kenan Görgün.

Le travail sur la nouvelle réalisé par Quadrature est reconnu dans le monde francophone, la maison d’édition étant régulièrement présente lors d’événements internationaux dédiés au genre et dans des sélections de prix littéraires. En Belgique, on se souviendra que le recueil de nouvelles de Zoé Derleyn, Le goût de la limace, figurait parmi les cinq finalistes de l’édition 2017 du Rossel – exploit double, dans le cadre d’un prix qui récompense peu les recueils de nouvelles et les livres publiés en Belgique.

 

La collection « Belgiques » des éditions Ker

Éditeur généraliste, les éditions Ker publient de la littérature générale, des romans pour la jeunesse et des essais. En 2017, elles ont lancé la collection « Belgiques ». Le concept : chaque volume est un recueil de nouvelles signé par un auteur belge francophone, qui y raconte ses images et représentations de la Belgique. Le pluriel du titre de la collection, qui insiste sur la pluralité, la multiplicité des facettes, appelle par nature le recueil de nouvelles, qui rassemble en un même ouvrage des textes aux tonalités et angles différents.

Les auteurs rassemblés dans la collection sont eux aussi une preuve de sa diversité. Une dizaine d’ouvrages ont été publiés jusqu’à présent, signés notamment par Frank Andriat, Véronique Bergen, Jean Jauniaux, Françoise Lalande, Giuseppe Santoliquido ou Michel Torrekens.

 

 « Opuscule » des éditions Lamiroy

Les nouvelles ne se publient quasiment qu’en recueil, qu’il soit individuel ou collectif. La raison en est d’abord économique. Le coût de fabrication d’un livre de peu de pages est quasi identique à celui d’un livre long. Or le lecteur souhaite en avoir pour son argent.

Dans le paysage éditorial, les éditions Lamiroy se singularisent avec la création de la collection « Opuscule ». La petitesse et la brièveté sont au cœur du projet, comme l’indique le nom de la collection. Chaque volume comporte une seule nouvelle, très courte. La collection s’étoffe rapidement : un nouveau livre est publié chaque semaine, en papier et en numérique. Une autre innovation des éditions Lamiroy est de proposer un abonnement à « Opuscule ».

Les écrivains du catalogue sont nombreux. L’éditeur a d’abord misé sur des auteurs « maison » : Thierry Coljon, Carlos Vaquera et Adeline Dieudonné (dont le seule-en-scène Bonobo Moussaka a été publié chez Lamiroy avant le succès de La vraie vie) signent quelques-uns des premiers volumes d’Opuscule. Ils ont été rapidement rejoints par d’autres, plumes confirmées ou auteurs novices.

Le succès est au rendez-vous et la collection connait dès lors des déclinaisons. Les hors-séries rassemblent plusieurs nouvelles sur un thème unique ; « Crépuscule » se spécialise dans le polar et « Adopuscule » rassemble des nouvelles destinées au public adolescent.

 

Marginales : une revue pour la nouvelle

Fondée en 1945 par Albert Aygueparse, la revue Marginales a cessé de paraître en 1991, avant de renaître en 1999 sous l’impulsion de Jacques De Decker. Chaque numéro propose un ensemble de textes brefs, majoritairement des nouvelles, d’auteurs différents, autour d’une thématique qui résonne avec l’actualité.

Marginales, une revue belge consacrée à la nouvelle

Les contributeurs, essentiellement mais pas exclusivement belges, sont nombreux et se renouvellent dans le temps : Claude Raucy voisine avec Luc Dellisse, Véronique Bergen, Liliane Wouters ou Eva Kavian.

 

Chez d’autres éditeurs

Sans lui dédier nécessairement une collection, plusieurs autres maisons d’édition généralistes réservent une place sinon large du moins appréciable à la nouvelle publiée en recueil. C’était notamment le cas des éditions Luce Wilquin, qui ont cessé leurs activités. Y ont été publiés des recueils de nouvelles de Dominique Costermans (Nous dormirons ensemble, Y a pas photo), de Patrick Dupuis (Enfin seuls, Passés imparfaits, Nuageux à serein) ou Emmanuèle Sandron (Sarah Malcorps, Je ne te mangerai pas tout de suite).

La collection « Plumes du coq » des éditions Weyrich, collection littéraire principale de l’éditeur, accueille elle aussi plusieurs recueils de nouvelles, inédits (L’été sous un chapeau de paille d’Alain Bertrand ; Sept histoires pas très catholiques d’Armel Job ; Au diable ! de Ziska Larouge ; Ceux que nous sommes de Christine Van Acker) ou rééditions (L’année dernière à Saint-Idesbald de Jean Jauniaux).

Même politique attentive à la nouvelle aux éditions M.E.O., où l’on retrouve notamment des recueils de Ben Arès (Les jours rouges), Daniel Simon (À côté du sentier ; Ce n’est pas rien), Liliane Schraûwen (Ailleurs ; Exquises petites morts) et Evelyne Wilwerth (La nacelle turquoise), chez Traverse (Lorenzo Cecchi, La solitude des anges gardiens ; Luc Dellisse, Le sas ; Daniel Fano, Privé de parking (Micro-fictions)…) ou au Cactus inébranlable (Lorenzo Cecchi, Protection rapprochée ; Anne-Michèle Hamesse, Ma voisine a hurlé toute la nuit et Le neuvième orgasme est toujours le meilleur ; Jean-Philippe Querton, T’as des nouvelles de Jpé ?…).

Enfin, on notera que la maison d’édition Marque belge a remporté en 2018 le prix de la première œuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles (prix pour lequel tous les genres littéraires concourent ensemble) avec un recueil de nouvelles : Pitou et autres récits d’Henri de Meeûs.

 

TENDANCES ACTUELLES

La nouvelle forme un ensemble protéiforme. La brièveté même se révèle un critère inopérant, une nouvelle pouvant aller de quelques lignes, voire quelques mots, à une centaine de pages. Une longue nouvelle n’est donc pas forcément plus courte qu’un bref roman.

Parmi les textes publiés sous la bannière « nouvelle », plusieurs types ou sous-genres émergent néanmoins. Toujours pratiquée aujourd’hui, la nouvelle classique – telle que la pratiquaient les maîtres francophones du genre, Maupassant et Mérimée – est la nouvelle-histoire, qui suit un schéma narratif traditionnel : situation initiale – bouleversement – péripéties – situation finale avec résolution.

La nouvelle-instant a émergé plus récemment. La nouvelle-histoire développe une portion plus ou moins longue de la ligne du temps, selon un axe horizontal. La nouvelle-instant, au contraire, évoque un bref moment, dont elle explore les ramifications profondes. La logique est plutôt verticale dans ce cas.

La nouvelle à chute est pour sa part tout entière tendue vers la conclusion, qui, prenant le lecteur par surprise, en renverse le sens et place l’ensemble du récit dans une perspective nouvelle.

Récit de fiction, la nouvelle est également traversée par certains courants littéraires. L’histoire de la littérature fantastique belge montre que les grands fantastiqueurs ont souvent pratiqué la nouvelle : Franz Hellens, Jean Muno, Thomas Owen, Gérard Prévot, Jean Ray, Jacques Sternberg étaient tous d’excellents nouvellistes. Aujourd’hui, la nouvelle séduit toujours les auteurs de la mouvance fantastique, comme l’illustrent notamment Anne Richter (1939-2019) (La promenade du grand canal, Talus d’approche, 1995, rééd. L’âge d’homme, 2012 ; L’ange hurleur, L’âge d’homme, 2008 ; Le chat Lucian et autres nouvelles inquiètes, L’âge d’homme, 2010)  et Bernard Quiriny (Contes carnivores, Seuil, 2008, prix Rossel et prix Marcel Thiry ; Histoires assassines, Rivages, 2015 ; Vies conjugales, Rivages, 2019), voire plus occasionnellement Liliane Schraûwen (Ailleurs, M.E.O., 2015) ou Thierry Horguelin (Nouvelles de l’autre vie, L’oie de cravan, 2016). Dans le domaine de la SF et de l’anticipation aussi, la nouvelle est très présente. Alain Dartevelle (1951-2017) est l’un des nouvellistes remarquables dans cette mouvance, avec les recueils Amours sanglantes (L’âge d’homme, 2011), Narconews et autres mauvaises nouvelles du monde (Murmure des soirs, 2011) ou Toy boy et autres leurres (Academia, 2017). Quant à luvan, elle explore le champ de l’anticipation et de la dystopie, en roman et en nouvelle (Few of us, Dystopia, 2017).

L’histoire récente de la nouvelle belge francophone porte aussi la trace d’une veine érotique relativement présente. Ces recueils constituent des exceptions dans la bibliographie des auteurs (en fait surtout des autrices) qui s’y sont illustrés. Emmanuelle Pol s’y est essayée dès son premier livre, La douceur du corset (Finitude, 2009). Elle abandonne ensuite la nouvelle pour le roman, tout en creusant le sillon érotique dans son deuxième livre, L’atelier de la chair (Finitude, 2011). D’Evelyne Wilwerth, on notera Hôtel de la mer sensuelle (Avant-propos, 2015). En 2015, Corinne Hoex signe le troublant Valets de nuit (Les Impressions nouvelles, 2015) auquel François Emmanuel a offert le pendant l’année suivante avec 33 chambres d’amour (Le Seuil, 2016).

 

Anthologies et recueils collectifs : des panoramas de la nouvelle d’aujourd’hui

Plusieurs initiatives éditoriales ont vu le jour ces dernières années, qui offrent un panorama des nouvellistes et de la nouvelle belge actuelle.

Depuis 1997, le Ministère de la Communauté française, devenue Fédération Wallonie-Bruxelles publie chaque année, dans le cadre de la Fureur de lire, des plaquettes présentant chacune une nouvelle d’un auteur belge (l’opération s’est depuis lors élargie à la bande dessinée et à l’album pour la jeunesse). D’accès gratuit et largement distribuée sur le territoire belge francophone, la collection ainsi façonnée offre un intéressant reflet de la littérature belge de ces années, et en particulier de la production de nouvelles.

Plusieurs recueils témoignent aussi de la vitalité du genre. Pour la collection « Espace Nord », René Godenne a publié Nouvelles belges à l’usage de tous, éclairante anthologie de la nouvelle depuis les débuts de la Belgique jusqu’à nos jours. Dans l’esprit de la collection Espace Nord, ce livre rassemble qui avaient déjà été publiés précédemment.

D’autres recueils collectifs rassemblent quant à eux des nouvelles spécialement écrites pour l’occasion. Les éditions françaises Magellan & Cie ont intégré à leur collection de recueils de nouvelles de différents pays et régions un Nouvelles de Belgique. Il rassemble des textes courts d’auteurs dont plusieurs pratiquent surtout la littérature dite de genre (polar, thriller, SF…) : Patrick Delperdange, Kenan Görgün, Katia Lanero Zamora, Nadine Monfils, Aiko Solovkine et la traduction d’une nouvelle de l’Équatorien Alfredo Noriega. Plusieurs de ces auteurs ont contribué au recueil Bruxelles noir, dirigé par Michel Dufranne pour les éditions Asphalte. Contrairement au précédent, ce recueil se revendique de la littérature noire. Les textes sont signés Barbara Abel, Emilie de Béco, Paul Colize, Jean-Luc Cornette, Patrick Delperdange, Kenan Görgün, Edgar Kosma, Katia Lanero Zamora, Nadine Monfils, et l’auteur néerlandophone Bob Van Laerhoven.   

 

PARCOURS DE NOUVELLISTES

On l’a dit : la nouvelle est un genre marqué à la fois par une proximité, réelle ou supposée, avec le roman et par sa précarité économique. Conséquence directe : peu d’auteurs sont des nouvellistes purs, la plupart pratiquant aussi d’autres genres littéraires, et singulièrement le roman. Examen du parcours de quelques nouvellistes actuels.

 

Nouvellistes exclusifs ou à titre principal

Malgré les difficultés liées au genre, certains auteurs pratiquent la nouvelle de manière privilégiée ou même exclusive. C’est le cas des autrices Dominique Costermans et Agnès Dumont.

Dominique Costermans a publié son premier recueil de nouvelles, Des provisions de bonheur, aux éditions Luce Wilquin en 2003. Elle s’est depuis lors imposée comme l’une des grandes nouvellistes d’aujourd’hui. Elle s’est aventurée une seule fois sur le terrain du roman avec Outre-mère (Luce Wilquin, 2017), restant fidèle au genre court. Si la majorité de son œuvre a été publié chez Luce Wilquin, deux recueils ont paru chez Quadrature : Petites coupures et En love mineur. L’autrice saisit des instants de vie, y évoque l’enfance et le passé, entre nostalgie et humour.

Toute l’œuvre de nouvelliste d’Agnès Dumont a été publiée chez Quadrature. Depuis Demain, je franchis la frontière (2008), ce sont quatre recueils qui ont vu le jour. L’autrice s’est aventurée sur les terres du roman policier, avec Le gardien d’Ansembourg chez Luc Pire et Une mort pas très catholique co-écrit avec Patrick Dupuis chez Weyrich. La nouvelle reste toutefois son genre de prédilection et lui a notamment valu le prix Georges Garnir 2011 de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique pour J’ai fait mieux depuis.

Thierry Horguelin est lui aussi un adepte de la nouvelle. Il travaille tantôt l’écriture à contrainte, tantôt la littérature de genre (fantastique, policier…), jouant avec les références littéraires. Parmi ses recueils : Le voyageur de la nuit (L’oie de cravan, 2005), La nuit sans fin (L’oie de cravan, 2009).

Auteur de deux recueils publiés aux éditions du Tripode (Les pas perdus, 2018 et L’éternité, brève, 2019), Étienne Verhasselt semble lui aussi avoir trouvé sa manière dans la nouvelle.

 

De la nouvelle au roman

Étant donné le rapport de force entre le roman et la nouvelle, on ne s’étonnera pas que plusieurs auteurs qui ont commencé par la nouvelle soient ensuite passés au roman. C’est par exemple le cas d’Aliénor Debrocq. Après deux recueils de nouvelles remarqués publiés chez Quadrature (Cruise control, 2013 et À voie basse, 2017), elle s’essaie au roman, d’abord chez Luce Wilquin (Le tiers sauvage, 2018), puis aux éditons ONLiT (Cent jours sans Lily, 2020).

Vincent Engel a d’abord été un auteur de nouvelles (Légendes en attente, 1993, La vie malgré tout, 1994), avant de passer au roman – non sans revenir parfois à la nouvelle (Opera mundi, Le grand miroir, 2009 ; Belgiques, Ker, 2017).

L’œuvre littéraire de Thomas Gunzig a d’abord été celle d’un nouvelliste. Son premier recueil, Situation instable penchant vers le mois d’août, date de 1993 et a paru aux éditions Jacques Grancher. Il publie encore plusieurs recueils avant de passer au roman en 2001, avec Mort d’un parfait bilingue (Au diable vauvert), qui lui vaut le prix Rossel. Il alterne alors recueils de nouvelles et romans, mais délaisse le genre court depuis 2009 et son dernier recueil Assortiment pour une vie meilleure (Au diable vauvert, 2009). De romans en nouvelles, mais aussi dans ses pièces de théâtre et ses chroniques, ce polygraphe a bâti une œuvre singulière, à l’humour corrosif et à l’imagination débridée.

 

Du roman à la nouvelle

Patrick Dupuis est l’un des rares exemples du parcours inverse. S’essayant d’abord au roman (Le conseiller, 1993, Le maître immobile, 1996), il trouve ensuite dans la nouvelle son genre de prédilection (Ceux d’en face, 2003, Nuageux à serein, 2009, et Passés imparfaits, 2012). Il s’est toutefois récemment replongé dans le roman (policier), en duo avec une autre nouvelliste, Agnès Dumont, pour Une mort pas très catholique (Weyrich, 2020).

 

Romanciers et nouvellistes

D’autres auteurs pratiquent la nouvelle et le roman simultanément. Caroline Lamarche, Michel Lambert, Jacques Richard et Liliane Schraûwen passent du roman à la nouvelle et de la nouvelle au roman, qui pratiquant un peu plus l’une, qui fréquentant un peu plus l’autre. Leur travail est également reconnu dans les deux genres.

Caroline Lamarche façonne depuis une trentaine d’années une œuvre où le roman voisine avec la nouvelle. Dans le domaine de la nouvelle, précisément, elle explore les différentes formes du genre. Son premier livre est un recueil de nouvelles : J’ai cent ans, paru chez L’âge d’homme en 1995. Son deuxième livre, Le jour du chien (Minuit, 1996) se lit aussi bien comme un roman construit sur une série de variations que comme un recueil de nouvelles. Il vaut à l’autrice le prix Rossel. Dans la maison un grand cerf (Gallimard, 2017, prix triennal de prose de la Fédération Wallonie-Bruxelles) se structure également comme un ensemble de variations – plaçant l’ouvrage entre le récit et le recueil de nouvelles. Dans un recueil de facture plus classique, Nous sommes à la lisière (Gallimard, 2019), Caroline Lamarche évoque au plus près la condition animale et son rapport à l’humanité. L’ouvrage a été salué par le Goncourt de la nouvelle.

Après un premier recueil de nouvelles, De très petites fêlures, paru en 1987 (L’âge d’homme), Michel Lambert a publié un roman, Une vie d’oiseau, qui lui a valu le prix Rossel. Il a ensuite pratiqué les deux genres, s’adonne principalement à la nouvelle depuis les années 2010. L’auteur travaille essentiellement la nouvelle-instant, saisissant ses personnages dans un moment de mélancolie, ou lors d’une rencontre inattendue, qui font resurgir toute leur histoire et les laissent prêts à basculer.

Après deux récits parus aux éditions Albertine, La plage d’Oran (2010) et Petit traitre (2012), l’écrivain et plasticien Jacques Richard est passé à la nouvelle et a publié deux recueils aux éditions Zellige : L’homme peut-être (2014) et Scènes d’amour et autres cruautés (2015), qui laissent parler tout son talent de styliste. Il revient ensuite au roman. En 2020, il passe à nouveau au format court avec Nues (Onlit).

Autrice d’essais et de livres pour la jeunesse, Liliane Schraûwen est aussi et surtout romancière et nouvelliste. Depuis le début des années 1990, elle pratique les deux genres parallèlement. Publiées aux éditions Luce Wilquin (Instants de femmes, 1997 ; Le jour où Jacques Brel…, 1999), chez Quadrature (Race de salauds, 2005), M.E.O. (Ailleurs, 2015 ; Exquises petites morts, 2020) ou Zellige (À deux pas de chez vous, 2016), ses nouvelles déclinent tantôt une veine fantastique, tantôt une thématique érotique, tantôt encore des faits divers.

À ces quelques exemples, on pourrait encore ajouter celui de Jacques De Decker (1945-2020). Bien qu’ayant surtout écrit pour le théâtre – des œuvres originales, des adaptations et des traductions, il a pratiqué la nouvelle et le roman à parts égales et simultanément. Son dernier recueil de nouvelles, Modèles réduits, quintessence de son art de nouvelliste, a été publié en 2010 à La Muette.

 

Nouvellistes occasionnels

Plusieurs romanciers pratiquent occasionnellement la nouvelle, comme une sorte d’à-côté de leur œuvre. Amélie Nothomb indique n’écrire des nouvelles qu’à l’occasion de commandes[3]. La plupart de ces textes sont disséminés dans des recueils collectifs ou revues. Un seul recueil personnel a été publié, Brillant comme une casserole, paru chez l’éditeur belge La Pierre d’Alun (avec des illustrations de Kikie Crêvecoeur), alors que ses romans sont publiés aux éditions Albin Michel. La situation d’Armel Job est assez similaire. Alors que ses romans paraissent chez Robert Laffont, son recueil de nouvelles Sept histoires pas très catholiques a été publié aux éditions Weyrich, dans la collection « Plumes du coq ».

 

Publié chez Albin Michel comme Amélie Nothomb, Éric-Emmanuel Schmitt est principalement romancier et auteur de théâtre. Les nouvelles sont plus rares dans son œuvre, mais ses recueils sont publiés chez son éditeur principal, et semblent donc s’inscrire davantage dans le continuum de son œuvre (Odette Toulemonde et autres histoires, 2006 ; La rêveuse d’Ostende, 2007 ; Concerto à la mémoire d’un ange, 2010 ; Les deux messieurs de Bruxelles, 2012 ; La vengeance du pardon, 2017). Bien que nouvelliste occasionnel, Schmitt a remporté le Goncourt de la nouvelle en 2010 pour Concerto à la mémoire d’un ange.

Geneviève Damas est tout d’abord une autrice de théâtre. Elle est venue au roman en 2011, avec Si tu passes la rivière (Luce Wilquin). Un genre qu’elle n’a cessé de pratiquer depuis lors (tout en publiant encore du théâtre). Après le succès de son premier roman (prix Rossel, prix des Cinq continents de la francophonie), elle a publié un unique recueil de nouvelles, Benny, Samy, Lulu et autres nouvelles (Luce Wilquin, 2014).

Un seul recueil aussi pour les romanciers Christopher Gérard (Osbert et autres historiettes, L’âge d’homme, 2014) et Xavier Hanotte (L’architecte du désastre, Belfond, 2005), qui sont ensuite revenus au roman, confirmant qu’il est leur forme de prédilection.

 

* * * 

La nouvelle est aujourd’hui un genre assez méconnu et peu prisé du grand public. Elle est pourtant pratiquée par de nombreux auteurs qui assurent la diversité et le renouveau du genre. Ils sont soutenus par quelques maisons d’édition qui s’aventurent avec conviction sur ce terrain « de niche ».


[1] Cahiers Simenon 6. Le Nouvelliste et le conteur, 1993, p. 39, cité dans René Godenne, « Petit sottisier de la nouvelle », URL : http://renegodenne.be/?p=712

[2] Pascal Durand et Tanguy Habrand, Histoire de l’édition en Belgique XVe-XXIe siècle, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2018, p. 511.

[3] « Amélie Nothomb : de la musique avant toute chose », dans Le Carnet et les Instants n° 196, octobre-décembre 2018, URL : https://le-carnet-et-les-instants.net/archives/amelie-nothomb-de-la-musique-avant-toute-chose/


 © Nausicaa Dewez, septembre 2020

La nouvelle belge en 9 recueils :

En love mineur

« Le train poursuivait sa course dans la nuit tombante, en s’arrêtant toutes les cinq ou dix minutes. La narratrice se dit que ça pourrait donner un bon début d’histoire, un soir un train, une intersection entre…

Belgiques

L'auteur évoque sa belgitude à travers dix-sept nouvelles sur les méandres politiques et institutionnels de son pays.

Il y avait quelque chose dans le noir qu’on n’avait pas vu

Deuxième recueil de nouvelles qui réunit deux héros récurrents : Minitrip, une belle blonde aux yeux myosotis…

Nous sommes à la lisière

Un recueil de nouvelles qui interroge avec force aussi bien l’humanité en elle-même que son rapport à l’animal et à la nature.   ÉCOUTER UN EXTRAIT :

Dieu s'amuse

Texte paru dans le numéro 96 de la revue "Bon-à-tirer" : http://www.bon-a-tirer.com/volume96/ml.html

Brillant comme une casserole

Quatre contes dans lesquels l'auteure retrouve l'esprit d'enfance en ironisant sur la féérie et sur la vie : Légende peut-être un peu chinoise, Le Hollandais ferroviaire, De meilleure…

Contes carnivores

Quatorze récits dans lesquels le fantastique se mêle au drolatique et à l'onirique. D'étranges musiciens et des créateurs excentriques côtoient des personnages étonnants parmi lesquels se trouve l'emblématique…

Scènes d’amour et autres cruautés

Une petite fille disparaît en l'espace de quelques secondes alors qu'elle était en train de faire de la corde à sauter.

Mola Mola

Dans ce troisième recueil, la ville de Liège et sa banlieue servent à nouveau de toile de fond pour des personnages qui fascinent ou effraient.

Pour aller + loin :

Nouvelles belges à l’usage de tous

Pour hériter d’un milliardaire excentrique, les membres de sa famille doivent se soumettre à un dernier caprice de sa part. Dans un café, un homme réalise qu’un…