Le surréalisme à Bruxelles et en Wallonie

 

En tant que mouvement artistique et littéraire, le surréalisme a dépassé les frontières françaises, dès sa naissance en 1924, lorsqu’ André Breton publie le premier Manifeste du surréalisme. La même année en effet, paraissent à Bruxelles, et indépendamment du groupe réuni autour de Breton, les tracts de Correspondance, un trio formé par trois écrivains, Paul Nougé, Camille Goemans, et Marcel Lecomte. « Changer la vie, changer le monde », selon les surréalistes citant à la fois Rimbaud et Marx, c’était prôner une révolution des idées complètement inédite, affectant les champs artistique, poétique, politique, sexuel, éthique… Le mouvement surréaliste a donc accueilli en son sein, et durant tout le vingtième siècle, par-delà même la mort d’André Breton en 1966, des artistes et écrivains du monde entier. Encore aujourd’hui, des artistes, individuellement ou collectivement, se réclament du surréalisme en de nombreux pays, avec plus ou moins d’autonomie par rapport aux positions initialement développées par André Breton.

(Découvrir un extrait du film « Une introduction au surréalisme en Belgique » de Lucien Deroisy sur Numeriques.be)

PAUL NOUGÉ ET SES COMPLICES

Entre 1924 et 1926, E.L.T. Mesens et René Magritte, d’une part, avec les revues dadaïsantes Oesophage et Marie, et Paul Nougé, Marcel Lecomte, Camille Goemans d’autre part, avec les tracts de Correspondance, ont véritablement ouvert la porte du surréalisme en Belgique. Bientôt réunis en un seul groupe, Nougé, Magritte, Goemans, Mesens sont vite rejoints par deux musiciens, Paul Hooreman et André Souris, par un poète, Louis Scutenaire, et un peu plus tard par quelques autres « complices » comme ils se nomment : Irène Hamoir (épouse de Scutenaire, elle signe ses textes du nom d’Irine), Paul Colinet, Paul Magritte, musicien et frère de René. Une seconde génération entre en scène à la fin des années 30 : le photographe Raoul Ubac, qui a bénéficié très tôt de l’intérêt du groupe parisien d’André Breton, un jeune Anversois nommé Marcel Mariën, qui, poète, écrivain et collagiste, sera aussi le principal éditeur et historien de l’activité surréaliste en Belgique ; et encore un autre poète turbulent, Christian Dotremont (qui en 1949 deviendra l’un des fondateurs du mouvement CoBrA).

Paul Nougé

 

Camille Goemans

 

Marcel Mariën

 

AFFINITÉS ET AUTONOMIE DES SURRÉALISTES BELGES

Dès le milieu des années 1920, des artistes comme Max Ernst, Joan Miro, Giorgio de Chirico étaient cependant déjà bien présents dans les galeries et revues d’avant-garde bruxelloises. Mais le noyau qui se forme dans ces années-là autour de Nougé et Magritte se met à distance du surréalisme français. Par la suite, en dépit de certains rapprochements évidents et d’affinités plus ou moins durables, les surréalistes bruxellois ont souvent cultivé leur différence, tant sur le plan politique que poétique : analyse de l’image, de l’objet et des mots, dans une perspective critique et subversive qui ne devait rien au hasard, fût-il objectif. Méfiance à l’égard de l’écriture automatique, de l’interprétation des rêves, des profondeurs de l’inconscient.

Sous l’influence de Paul Nougé, les surréalistes bruxellois ont très vite pris leur autonomie. Si collaborations et contacts sont fréquents entre Paris et Bruxelles, si des amitiés se nouent principalement avec Eluard, Aragon, Char… Nougé et ses amis expriment dès le début leur réserve devant toute littérature, et affichent leur dédain pour le fait même d’être écrivain. Ils se défient de l’exaltation des rêves, fuient le « scandale pour le scandale » cher à Aragon. Ils revendiquent la responsabilité éthique et politique du poète. Ils privilégient la subversion souterraine et les réflexions à voix basse plutôt que les déclarations fracassantes. Ils étudient de manière presque scientifique les rapports du langage et de l’image. Après 1945, l’évolution « impressionniste » de la peinture de Magritte, inspirée par Renoir, et leur adhésion au Parti communiste belge, provoqueront une rupture avec le surréalisme de Breton qui, rentré de son exil aux États-Unis, reste au contraire fidèle à son rejet absolu des dogmatismes staliniens. Les liens ne se renoueront qu’à titre individuel, à la fin des années 1950. Paul Nougé mettra en garde le public autant que les historiens, par une de ces phrases lapidaires dont il avait le secret : « Exégètes, pour y voir clair, rayez le mot surréalisme ».

 

TRACTS ET REVUES

Le « groupe de Bruxelles » s’exprime par des tracts, des déclarations collectives, des expositions de Magritte et d’autres artistes tentés par le surréalisme, tels que Paul Delvaux (qui fut apparenté au mouvement, était proche d’Eluard, mais n’a jamais fait partie du groupe bruxellois), ou Raoul Ubac. Le groupe publie très régulièrement – mais presque clandestinement, en tout cas sans souci de se faire reconnaître des milieux littéraires officiels – de nombreuses revues : Distances (1928), Variétés (1929), Documents 34/Intervention surréaliste (1934),  Bulletin international du surréalisme (1935), L’Invention collective (1940), La Terre n’est pas une vallée de larmes (1945), Les deux sœurs (1946), La Feuille chargée (1950), La Carte d’après nature (1952-1956)… Mais aussi Les Lèvres nues (1954-1960 et 1969-1975), revue assez radicale fondée par Mariën avec Jane Graverol, puis maison d’édition, animée jusqu’à sa mort en 1993  par Mariën seul. Outre son œuvre personnelle, Mariën sera encore l’artisan fidèle de la publication complète des écrits, poétiques et théoriques, de Paul Nougé, entre autres Histoire de ne pas rire (1956) et L’Expérience continue (1966). Au milieu des années 50, Les Lèvres nues accueillent également des textes des membres de l’Internationale lettriste, futurs Situationnistes, comme Guy Debord. On peut encore citer Rhétorique (1961-1966), due à la collaboration du poète liégeois André Bosmans avec René Magritte, une revue qui visait surtout à publier les réflexions de celui-ci autour de son œuvre personnelle.

 

LE HAINAUT, TERRE DE SURRÉALISME

Dans le Hainaut, un deuxième groupe surréaliste s’est constitué dix ans après celui de Bruxelles, en 1934, autour des poètes Achille Chavée, André Lorent et Fernand Dumont. Des liens se forment entre Bruxellois et Hennuyers, même si ces derniers seront  beaucoup plus proches des conceptions de Breton, notamment quant à l’importance de l’écriture automatique. Magritte, né à Lessines, a vécu à Châtelet et Soignies. Louis Scutenaire est né à Ollignies, Paul Colinet à Arquennes. André Souris habitait à Marchienne-au-Pont, Armand Simon, à Pâturages, et Fernand Dumont, à Mons. Marcel Havrenne était de Charleroi. Achille Chavée fut, à La Louvière, le « seul poète de la rue Ferrer », comme il le disait avec humour.

« Misère au Borinage », Henri Storck (1933)

 

À cette simple évocation de lieux, on comprend que le Hainaut ait été terre de surréalisme. Mais on sait aussi que cette région, où Henri Storck tourna le film Misère au Borinage en 1933, connaît à l’époque une grave crise sociale et économique, qui ne peut laisser indifférents de jeunes intellectuels progressistes. C’est donc à Haine-Saint-Paul que naît le groupe surréaliste Rupture. Fondé en 1934 par Chavée, Lorent, Albert Ludé, Rupture reçoit l’adhésion dans les années suivantes des poètes Marcel Havrenne et Fernand Demoustier dit Fernand Dumont, d’Alphonse Bourlard, un ancien mineur devenu écrivain prolétarien sous le nom de Constant Malva, du fantasmatique dessinateur Armand Simon, illustrateur notamment des Chants de Maldoror de Lautréamont, du collagiste Max Servais. Ils publieront un unique numéro de la revue Mauvais Temps (1935), s’unissant ponctuellement au « groupe de Bruxelles ». En 1935, le groupe Rupture, participe à l’organisation de l’Exposition surréaliste présentée du 13 au 27 octobre dans une salle communale de La Louvière. Cette exposition de La Louvière est la première manifestation internationale, en Belgique, clairement qualifiée de surréaliste. S’y côtoient les œuvres de Salvador Dali, Giorgio De Chirico, René Magritte, Joan Miro, Man Ray, etc. Si l’exposition se déroule dans l’indifférence quasi générale, La Louvière devient, paradoxalement, un haut lieu du surréalisme international.

Les poètes Chavée et Dumont – ce dernier, résistant et communiste, est déporté par les nazis à Bergen-Belsen, où il meurt en 1945 –, le photographe Marcel Lefrancq, auxquels se joint un moment le peintre Pol Bury, seront des figures marquantes du surréalisme hennuyer. Après-guerre, le groupe Haute Nuit succèdera, mais avec moins de dynamisme, au « Groupe surréaliste en Hainaut », qui avait lui-même remplacé Rupture.

Le groupe « Rupture »

 

ENGAGEMENT POLITIQUE ET DISSENSIONS

La question de l’engagement politique sera donc souvent, elle aussi, envisagée différemment, entre Bruxellois et Hennuyers, dans des liens plus ou moins (dis)continus avec le Parti communiste belge. En France, dès le milieu des années 1930 et les premiers « procès de Moscou » ordonnés par Staline, André Breton et son groupe avaient rompu tout lien avec le marxisme officiel du Parti communiste français, au profit d’un rapprochement avec les positions de Trotsky. Achille Chavée avait pris part à la guerre d’Espagne, dans les rangs communistes. Après la seconde guerre mondiale, Nougé annoncera le ralliement des surréalistes belges aux thèses du Parti communiste de Belgique. Magritte, lui, s’éloignera assez vite après-guerre de l’engagement politique. Mariën restera longtemps un fervent défenseur de l’URSS et du marxisme, au nom de la lutte anticapitaliste et du combat contre tout ordre établi, jusqu’à ce qu’un séjour durable dans la Chine de Mao, au début des années 1960, lui ouvre brutalement les yeux sur l’endoctrinement maoïste. Rentré en Belgique, il se consacrera à son œuvre de poète, de collagiste, et d’historien du surréalisme en Belgique, publiant de très nombreux textes et poèmes inédits, tout en défendant avec rigueur la singularité des acteurs du mouvement.

 

EN PÉRIPHÉRIE DU SURRÉALISME

Bruxelles a également vu s’épanouir deux autres groupes qui, parfois avec véhémence, s’en sont pris au surréalisme de Breton entre 1947 et 1951 : il s’agit du groupe Surréalisme Révolutionnaire, brièvement tenté par un rapprochement avec le Parti communiste, puis du mouvement CoBrA (COpenhague-BRuxelles-Amsterdam). Le poète et écrivain Christian Dotremont y joua un rôle fondamental : il rassembla des artistes (Asger Jorn, Karel Appel, Constant, Corneille, Pierre Alechinsky…) en se démarquant de Paris et du surréalisme (celui de Magritte comme celui de Breton) et en prônant une ouverture à l’expérimentation artistique, aux arts brut et naïf, aux ancrages nordiques. Après la dissolution de CoBrA, en 1951, Dotremont prolongera son compagnonnage avec plusieurs autres artistes, et trouvera un mode d’expression très personnel, à la fois plastique et poétique, au travers des « logogrammes », associant langage poétique et graphisme à l’encre sur papier.

À l’initiative d’un autre peintre belge, Jacques Lacomblez, naît également à la fin des années 1950 la revue Edda, qui de son côté développera davantage d’affinités avec André Breton et le groupe français Phases, qu’avec les surréalistes belges.

LE FEU SOUS LA CENDRE

Par ailleurs, au début des années 60, un noyau de jeunes gens, emmené par le poète et pamphlétaire Tom Gutt – que Scutenaire définissait avec enthousiasme comme « le gang de Watermael-Boistfort » – s’oppose assez violemment à Magritte, autant qu’à Breton. Gutt relance des activités collectives, souvent très polémiques, à travers des expositions, dans sa galerie La Marée, ainsi qu’au travers de revues et éditions comme Après Dieu, Vendonah, Une passerelle en papier et Le Vocatif. Des Anversois ne sont pas loin non plus de ce nouveau groupe de Bruxelles. Le photographe et collagiste Léo Dohmen, l’écrivain Gilbert Senecaut, s’étaient déjà rapprochés de Marcel Mariën et de sa revue Les Lèvres nues, dans le milieu des années 1950. Il y a donc bien eu prolongation de l’activité surréaliste en Belgique, contrairement à ce que bon nombre de fossoyeurs pressés ont pu dire ou écrire. Cet activisme trouva de nouveaux complices – parfois clandestins, parfois virulents – tels que Tom Gutt, Roger Van de Wouwer, Jean Wallenborn, Michel Thyrion, Gilles Brenta, Claudine Jamagne, Claude Galand, Robert Willems, André Stas…

Tom Gutt

 

LA « BELGIQUE SAUVAGE » ET AU-DELÀ

Un état d’esprit libertaire, indéniablement réceptif à certaines idées du surréalisme mais aussi de Dada, et davantage enclin à la dérision et l’ironie, s’est également manifesté depuis les années 50, en parallèle aux activités strictement surréalistes. C’est ce qu’on a pu appeler la « Belgique sauvage ». Ainsi doit-on relever, à La Louvière, la création en 1957 de la maison d’édition et revue Le Daily-Bul, issue de l’Académie de Montbliard, où figuraient d’anciens membres de Rupture : les poètes André Balthazar et Marcel Havrenne, avec l’artiste et écrivain Pol Bury, en furent les très actifs promoteurs, y associant souvent Achille Chavée. Autre publication marquante, la revue à la fois para-surréaliste et éclectique Temps mêlés : elle fut fondée en 1952 par André Blavier, exégète érudit des écrits de Magritte, et la peintre Jane Graverol, à Verviers. Dernier groupe majeur, celui de la revue Phantomas : cette dernière, basée à Bruxelles, a accueilli en son sein de multiples collaborations artistiques, belges et internationales, autour des « Sept Types en or », individualités et poètes en tous points curieux des (jeux de) mots : Marcel Havrenne, Théodore Koenig, Joseph Noiret (ses trois fondateurs), rejoints par Paul Bourgoignie, Marcel et Gabriel Picqueray, Pierre Puttemans, François Jacqmin.

LES SURRÉALISTES AU BISTROT…

Les surréalistes ont toujours beaucoup fréquenté les cafés, bistrots et autres tavernes. . À La Louvière, Chavée, allait fréquemment au café du Bassin ou encore L’Ard’N ; à Bruxelles, Mesens fréquentait le Roy d’Espagne et Magritte se rendait au café Greenwich où il disputait ses parties d’échecs… Dans les années 1950, on verra nombre de surréalistes bruxellois près du Palais des Beaux-Arts et du Musée du Cinéma, place St-Jean, rue des Eperonniers, ou encore rue St-Laurent, là où se trouvent librairies et galeries. Ils sont également des assidus de La Fleur en Papier Doré, rue des Alexiens. Cet estaminet – aujourd’hui bâtiment classé, et toujours ouvert aux amateurs – était dédié à Lautréamont par son propriétaire, Geert Van Bruaene. Celui qu’on appelait « Le petit Gérard », ami de Magritte et des Scutenaire, était comme celui-ci,  comme Chavée ou Havrenne, passé maître dans l’art de l’aphorisme. Van Bruaene, marchand d’art, cabaretier, animateur de cinéma, célébrait le rien et le dérisoire. « Certes, nous ne sommes pas assez rien du tout », est l’un de ses aphorismes les plus célèbres, et rejoint l’avertissement de Paul Nougé qui, dès 1929, avait écrit à Breton : « … que ceux d’entre nous, dont le nom commence à marquer un peu, l’effacent. »

… EN ARCHIVES, ET AU MUSÉE

Mais très souvent, c’est dans la salle à manger, chez l’un ou chez l’autre, que les surréalistes se retrouvaient, pour des soirées où la peinture, la poésie, la photographie, le cinéma, la politique, l’humour et l’amour étaient au centre des conversations. L’ancienne maison qu’habitèrent, entre 1930 et 1954, René Magritte et son épouse Georgette, au 135 de la rue Esseghem à Jette, abrite aujourd’hui un petit musée Magritte qui est ouvert au public. Les Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique ont mis sur pied un (grand) musée entièrement dévolu aux œuvres de Magritte, et qui doit en partie son intérêt grâce à la donation d’œuvres, effectuée par Louis Scutenaire et Irène Hamoir.

 

À La Louvière a été créé, en mars 2009, le Centre Daily-Bul & Co. Il conçoit des expositions autour, notamment, du Daily-Bul et de ses protagonistes (Roland Topor, Jacques Richez, Roland Breucker…) mais constitue également un centre d’archives particulièrement bien doté. On y trouve tout ce qui concerne André Balthazar, ainsi que des fonds d’archives, du dessinateur Roland Breucker notamment. 

© Alain Delaunois, 2018

© image de couverture : Collection Centre Daily-Bul & C° – Numérisé par le Pep’s

 

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