Du toucher. Essai sur Pierre Guyotat


RÉSUMÉ
Le point de départ d’un texte philosophique sur l’écriture de Guyotat pourrait être la question de l’illisibilité de cette œuvre, avec tout ce que cela implique comme attention à porter notamment sur le « dehors » du texte. L’illisibilité des textes de Guyotat fait se porter l’attention en creux sur tout le dispositif d’écriture-lecture qui borde cette écriture : en effet, étant donné que les « trames narratives » sont sapées, tout autant que la « psychologie des personnages…
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À PROPOS DE L'AUTEUR
Antoine Boute
Auteur de Du toucher. Essai sur Pierre Guyotat
Né à Bruxelles en 1978, Antoine Boute vit à Tervuren (Belgique), presque dans la forêt. Écrivain, poète sonore, philosophe, performeur, organisateur d’événements, il explore au fil de ses ouvrages et performances les rapports entre corps, voix, récit, fiction et réalité. Son œuvre est un jeu constamment reformulé, absurde, inquiétant et amusant, auquel il convie qui souhaite y participer. Il a notamment publié Cavales (Mix, 2005), Brrr ! Polars expérimentaux (Voix, 2010), Tout Public (les Petits Matins, 2011), Les morts rigolos (Les Petits Matins, 2014), S’enfonçant, spéculer (Onlit, 2015). Il enseigne également la littérature à l’ESA St-Luc et Ecriture mémoire à l’Erg.

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Comme Sigmund Freud et Jacques Lacan, de nombreux psychanalystes proclament leur modestie devant les œuvres littéraires, du moins les plus fortes, de Sophocle à Duras en passant par Shakespeare : c’est elles, disent-ils, qui sont de nature à leur montrer la voie, et non l’inverse. Tel est précisément le postulat de Pierre Malengreau devant les textes de Francis Ponge, dont l’étrange concept de «  réson  » fut adopté en 1966 et 1972 par Lacan. Ce dernier, à l’époque, veut repenser sa doctrine de l’interprétation basée sur la «  résonance sémantique « , autrement dit sur la polysémie des mots : il a constaté que, dans la pratique psychanalytique, elle aboutit souvent à un blocage dans le chef du patient. Il fallait donc veiller à susciter autre chose que du sens, ménager une place à cette «  résonance asémantique  » que désigne le néologisme pongien. Celui-ci vise un usage de la langue qui s’attache moins au sens des vocables qu’à leur matérialité sonore et graphique, avec l’impact qu’elle peut avoir sur l’oreille ou le regard, c’est-à-dire sur le corps. Un texte ne saurait rendre compte d’un objet extérieur s’il n’atteint à la « réalité » dans son monde à lui ; pour cela, il faut que les mots et les phonèmes «  aient au moins une complexité et une présence égales, une épaisseur égale  » aux objets dont ils parlent ( My creativ method ). L’étymologie est claire : issue visiblement du latin res , la «  réson  » est cette dimension par laquelle mots, lettres et sons, en leur qualité de choses concrètes, peuvent toucher le lecteur sans en passer nécessairement par la signification. Comment Ponge met-il en pratique ces propos ? Curieusement, P. Malengreau n’étudie pas les poèmes proprement dits, tels Le parti pris des choses , ou les journaux poétiques, tels La rage de l’expression ou La fabrique du pré . Il leur préfère quatre extraits de L’atelier contemporain (Gallimard, 1977), consacrés respectivement à Jean-Baptiste Chardin, Jean Fautrier, Georges Braque et Alberto Giacometti. Non sans raison, il les considère comme des «  poèmes en prose  », très éloignés de la critique picturale traditionnelle. Pour Ponge, en effet, il est vain de vouloir exprimer par le langage verbal ce que l’artiste a exprimé par son tableau. Devant les toiles de Fautrier consacrées aux otages des Allemands exécutés en 1941, il veut traduire par la «  réson  » le fait qu’il y a dans l’expérience de la torture quelque chose d’impossible à dire ; il veut montrer que la pâte picturale ne représente pas la chair des personnages mais qu’elle en est un équivalent , tout comme l’écriture tente d’équivaloir aux non-dits du tableau les plus taraudants. Aussi s’étonne-t-on que L’atelier contemporain , entièrement consacré à des œuvres artistiques, ne comporte aucune reproduction, alors que les textes furent édités à l’origine dans des catalogues illustrés. Sans doute Ponge a-t-il voulu les «  détacher « , les rendre autonomes, éviter qu’ils soient perçus comme paraphrases ou commentaires : il a cherché, insiste P. Malengreau, à «  faire par la parole ce qu’un peintre fait dans son atelier  », à «  produire un effet analogue  », à «  constituer un fait poétique là où l’artiste constitue un fait pictural.  »On l’aura compris, L’interprétation à l’œuvre n’est pas d’un abord facile. L’étude minutieuse et savante des textes de Ponge tente de cerner cette fonction méconnue de l’écriture que l’écrivain dénomme «  réson « , ses variantes, ses moyens, ses effets, la difficulté de la définir simplement. Peut-être est-ce à propos de Braque qu’il va au plus loin dans cette recherche…  Mais revenons au point de départ : qu’est-ce que la conception pongienne peut apporter au psychanalyste ?  Partant des rêves tels qu’ils sont racontés par le patient, Lacan distingue «  interprétation sauvage  » et «  interprétation raisonnée  ». La première produit un effet de fermeture, débouchant sur une signification qui risque de clore la production du sens. Au contraire, la seconde ne s’arrête pas au sens de la phrase prononcée, mais l’épingle en tant que réalité verbale, permettant ainsi de faire apparaitre ce qui cloche. Or, si la méthode «  sauvage  » est une tentation forte chez les psychanalystes, seule la méthode «  raisonnée  » est de nature à viser le point où le sens défaille, afin d’obtenir du patient une réplique élaborative. C’est ici, affirme P. Malengreau, que le travail de Ponge est exemplaire : pour discerner quel usage de la langue rend possible l’évitement du semblant et l’accès fulgurant au réel…  Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le livre n’est pas réservé au public des psychanalystes : décortiquant avec opiniâtreté les textes d’un des plus grands poètes français du XXe siècle, il apporte à l’analyse littéraire et picturale contemporaine un éclairage à la fois original et incisif, bien au-delà de l’exégèse convenue. Daniel…

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