Témoigner la monstruosité de la Shoah. Le devoir de mémoire et de transmission de Vincent Engel et Françoise Lalande


Introduction [page 37 de la version papier]  Dans son essai Fiction : l’impossible nécessité, Vincent Engel XX signale que « le discours sur la littérature de la Shoah est dominé par une insistance sur l’incapacité de ce discours et plus particulièrement sa déclination artistique » XX . De fait, le judéocide fut une expérience d’une monstruosité telle qu’elle paraît se situer au-delà de tout ce qui est humainement imaginable, dicible et transmissible. Cependant, ces trois concepts, Engel les qualifie comme des mots qui ne trahissent que notre incapacité à imaginer, dire et transmettre, « des mots qui ne disent rien sur ce qu’on entend qualifier à travers eux » XX .  Méditant sur le caractère toujours inédit et unique de l’expression de l’indicible, Engel montre comment le parcours du narrateur imaginé par Jean Mattern dans Les Bains de Kiraly XX (2008) atteste que, s’il est possible de surmonter la détresse en construisant un discours…

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Thierry Van Hasselt est auteur de bande dessinée, plasticien, scénographe,…

Le documentaire « Marquis de Wavrin, du manoir à la jungle »

Rencontre avec Grace Winter et Luc Plantier Cinergie : Le Marquis Robert de Wavrin (1888-1971), ethnologue et cinéaste, est un personnage méconnu. Comment l’avez-vous connu et comment êtes-vous tombés sur toutes ces images d’archives ? Grace Winter : Je travaille à la cinémathèque et mon boulot consiste à visionner les documentaires d’avant 1960 qui font partie de notre collection et de les décrire de manière à les rendre accessibles à des chercheurs et à des réalisateurs qui ont besoin d’extraits. Un jour, j’ai eu le coup de foudre pour « Au Pays du Scalp » (1932) et pour ce cinéaste que je ne connaissais pas. C’était pour moi le début d’une longue recherche de dix ans sur le Marquis de Wavrin. J’ai regardé ses autres films, participé à la reconstruction d’un film perdu et pris contact avec son fils qui m’a permis de consulter les archives familiales. Il n’existait sur lui qu’un travail de fin d’études d’une étudiante de Louvain, un document très précieux de 1989, à caractère essentiellement biographique. C’était donc une base utile pour moi, mais c’est pratiquement la seule chose qui existait sur lui. On mentionne parfois qu’il a écrit pas mal de bouquins. Mais en fait, il est complètement inconnu. Enfin, pas inconnu, plutôt complètement oublié ! C. : Pour quelles raisons avez-vous été séduite par ses films ? G.W. : Le cas du Marquis de Wavrin constitue un point de rencontre entre mes deux intérêts majeurs : j’ai un passé d’ethnographe et je suis très cinéphile. J’ai distribué des films d’art et essai pendant 20 ans (Progrès Films) et je travaille à la cinémathèque. « Au Pays du Scalp », c’est la rencontre de ces deux choses. C’est un document ethnographique extraordinaire et même pour quelqu’un qui n’a pas étudié le cinéma, c’est cadré de manière magnifique. Ça crève les yeux, ce film ! C. : En tant que cinéaste, il a apporté des images et des témoignages. En tant qu’ethnographe aussi. Est-ce que ces images ont été utilisées par les anthropologues ? G.W. : À l’époque, oui. La raison pour laquelle il a été oublié, c’est qu’après son 4e film, en 1938, il avait le grand projet d’aller découvrir les sources du fleuve Orénoque, mais ce projet a avorté. Après ça, la guerre a éclaté. Pendant la guerre, il n’y a eu aucune activité mais après, il y a eu un véritable essor du cinéma d’exploration. D’abord en noir et blanc et très vite après, en couleur. Le concept de ses films a été complètement perdu par rapport à cette nouveauté. Il a arrêté de filmer parce que son épouse ne voulait plus quitter la Belgique. C’est comme ça qu’il a sombré petit à petit dans l’oubli. Jusqu’à sa mort en 1971, il n’a plus été très actif, il ne faisait plus que des conférences. Ici, en Belgique, même dans les milieux « spécialisés », plus personne ne le connaît. J’espère qu’il sera enfin reconnu à sa juste valeur grâce au coffret dvd (prévu pour décembre 2017) qui regroupera notre documentaire et quatre de ses films. Les extraits descriptifs des habitudes, des manières de se vêtir, de la vie quotidienne sont extrêmement précieux et rares parce qu’il existe très peu de documents aussi anciens sur les jivaros, par exemple. Des photos, oui, mais pas de films ! C. : Quelles ont été les différentes étapes du travail de votre travail, Luc, en tant que monteur dans l’élaboration du documentaire ? Luc Plantier : Nous disposions de deux matériaux : les films originaux et des bobines de rushes, de prises alternatives qui n’avaient jamais été utilisées auparavant. L’idée était que si nous utilisions un extrait de film, nous devions le montrer exactement comme il aurait été utilisé par le Marquis dans ses propres films. Nous utilisions cette matière pour monter des séquences en fonction des besoins de la narration du film. Ça a été une collaboration très étroite avec la Cinémathèque Royale de Belgique qui nous a fourni ce matériau. Ils ont réalisé des scans de ces pellicules, que j’ai utilisés dans le montage, qui a ensuite été finalisé chez Cobalt, le studio de masterisation/étalonnage. Tout ce qui concerne la remasterisation de la matière a été réalisé par la cinémathèque elle-même. Grace Winter avait écrit un scénario avec différentes intentions, différents chapitres, que nous avons mis en place dans un premier temps pour voir si ça fonctionnait d’un point de vue narratif. Ensuite, nous avons affiné tout ça. Certains chapitres ont disparu ou ont été combinés. En termes de montage, le travail a consisté à utiliser les images de la façon la plus magnifique possible – toutes ces images le sont vraiment ! – afin de les transmettre aux spectateurs par le biais de l’histoire du Marquis de Wavrin. G.W. : Nous avons convenu de ne pas altérer les extraits en tant que tels. La seule liberté que nous nous sommes permis de prendre, c’est d’enlever les commentaires qui accompagnaient ces images dans les films originaux. Parce qu’il y avait souvent une contradiction entre l’image et le texte dans les films du Marquis, c’est là la grosse difficulté du genre. Autant l’image était pure, témoignait d’une grande authenticité et montrait l’approche très complice du Marquis par rapport à ce qu’il filmait, autant le commentaire, écrit en Belgique avec la mentalité des années 1930, s’avérait souvent superficiel, avec des plaisanteries idiotes et des termes inacceptables de nos jours, que le Marquis avait sans doute dû accepter, j’imagine, par impératif commercial. Par exemple, il y a une très jolie scène avec des petits garçons assis par terre, en train de fumer, accompagnée de ces mots : « Ah, petits gamins, vous avez l’air bien sérieux ! 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Ce n’est pas un film exhaustif sur sa vie, nous cherchons plutôt à préciser et à mettre en avant le rapport filmique et photographique qu’il a pu avoir avec les populations rencontrées en Amérique du Sud, qui l’ont fasciné et avec lesquelles il a passé 15 ou 20 ans de sa vie. C. : Les passages sur la censure de l’époque sont passionnants. Vous avez apparemment retrouvé des rushes qui avaient été coupées…

“Guerre et Térébenthine”, un livre magistral de Stefan Hertmans

L'écrivain flamand Stefan Hertmans (né en 1951) avait en sa possession depuis plus de trente ans des cahiers remplis par son grand-père, avant d'oser prendre connaissance de leur contenu. C'est ce que nous explique l'auteur dans les premières pages de Guerre et Térébenthine (Gallimard, 2015), tout de suite après avoir évoqué ses souvenirs les plus anciens de cet homme énigmatique mais aussi secret qui avait survécu aux horreurs vécues dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale, qui fut mis à la retraite pour cause d'invalidité de guerre à l'âge de 45 ans et se concentra par la suite sur ce qui était devenu pour lui plus qu'un violon d'Ingres: la peinture - il avait obtenu un " brevet de capacité en peinture et dessin anatomique ". Hertmans découvre et nous livre graduellement, par étapes, la poignante réalité de ce "plus". Résister pendant trente ans à la tentation de lire ces cahiers pourrait sembler pathétique, une forme de Wichtigtuerei, une manière de se rendre intéressant. Le livre basé sur ces cahiers n'offre cependant aucun prétexte à une telle interprétation. Hertmans est totalement dépourvu de pathos et, dans ce livre, il excelle plus que jamais par un style à la fois lucide, objectivant et extrêment précis, poétique, style qui s'insinue lucidement dans le monde de l'objectivité mais qui en même temps témoigne de la prise de conscience du fait qu'il subsiste toujours des traces insaisissables et propices à la nostalgie auxquelles se heurte désespérément le langage le plus raffiné.  Il hésitait à ouvrir ces cahiers plus tôt parce qu'il se rendait compte que les utiliser et les incorporer dans un récit le pousserait, lui, l'écrivain, dans ses derniers retranchements. Il redoutait l'échec paralysant, ce que le lecteur ne comprend que trop bien après avoir lu Guerre et Térébenthine. Le grand-père de Hertmans, Urbain Martien, vécut de 1891 à 1981. L'écrivain a donc connu son grand-père suffisamment longtemps pour pouvoir confronter les mémoires de celui-ci avec ses propres souvenirs. Ce qui est surprenant dans ces mémoires, du moins pour ce qui en constitue la pièce de résistance, c'est-à-dire la Première Guerre mondiale (la Seconde est liquidée en moins d'une page), c'est qu'ils ont été écrits près d'un demi-siècle après les événements. Le vécu d'Urbain Martien doit littéralement avoir laissé une impression à ce point marquante, doit s'être incrusté dans sa mémoire comme s'il s'agissait de blessures dont les cicatrices témoignaient encore de la douleur plusieurs décennies après qu'elles furent infligées. À partir de 1963, Martien s'est consacré pendant pas moins de dix-sept ans à son manuscrit de six cents pages au total. Hertmans estime qu'en écrivant, son grand-père s'aventurait toujours plus profondément dans les tranchées de ses souvenirs. Guerre et Térébenthine constitue véritablement un tour de force. En gros, la première partie est placée sous le signe de la térébenthine, c'est-à-dire de la peinture du grand-père, la deuxième sous celui de la guerre, et les deux se retrouvent entremêlées dans la troisième partie. Mais certains fragments, dont quelques-uns parmi les plus boulevesants, remontent plus loin dans le temps encore. Ils parlent du père du grand-père, ou plutôt de l'amour intense que celui-ci nourrissait pour Céline, femme fière, d'un milieu aisé où l’on n’admettait pas qu’une fille " de bonne famille " puisse s'acoquiner avec un homme d'origine modeste. D'une beauté sublime est l'image de Franciscus et d'Urbain dans le silence sacré d'une église où le premier, tout en haut d'une échelle, devient presque partie intégrante des scènes peintes qu'il est en train de restaurer, tandis que son fils, en bas, fait figure d'auxiliaire. Tout aussi impressionnante, fût-ce surtout déchirante, est la déclaration d'amour posthume, anxieusement camouflée, du grand-père Urbain à sa première femme prématurément décédée, la Maria Emelia idéalisée, éclairée partiellement dans les dernières pages du livre seulement, et là aussi la peinture se voit attribuer un rôle de premier plan, cette fois-ci comme porteuse d'un chagrin intense, de douleur et de sublimation. Il s'agit là incontestablement d'une formidable prouesse, que l'auteur réalise sans recourir à aucun artifice. Hertmans ne semble éprouver aucune difficulté à conférer à ces vies qui appartiennent à des générations antérieures une proximité physique et émotionnelle evidente, souvent déconcertante. Qu'il y ait des décalages importants et très variables dans le temps est manifeste et ressort de nombreux passages dûment documentés, d'événements historiques évoqués en passant ou d'aspects courants de la vie, mais l'empathie qui caractérise l'écrivain, combinée bien sûr avec les informations puisées dans les cahiers du grand-père, parvient à chaque fois à les abolir. Bien que se tenant à l'arrière-plan, Hertmans n'en relate pas moins sa quête, en formulant les doutes et les difficultés auxquels il s'est vu confronté. De plus, il projette de temps à autre discrètement le rapport père-fils (de Franciscus et d'Urbain) sur sa propre vie, car lui aussi est fils d'un père et père d'un fils. Le livre couvre de la sorte une période d'un siècle et demi sans que le lecteur ait jamais l'impression que ces vies éloignées dans le temps ne présentent plus qu’un intérêt historique, comme s'il s'agissait de données quasi abstraites dans un continuum grisâtre de générations qui se succèdent. La force de persuasion du livre réside principalement dans le fait que Hertmans prend absolument au sérieux ces vies solidement documentées. Nulle part il n'intervient dans les récits qu'il découvre en émettant les jugements critiques faciles du descendant qui sait et comprend tout après coup, nulle part il ne se montre supérieur en recourant à des ficelles tout aussi commodes que seraient l'ironie, le grotesque ou la caricature, nulle part il ne se profile comme le pivot central égocentrique rayonnant, comme l'artiste génial aux pouvoirs magnétiques ayant pour effet que toutes ces vies quelque peu désordonnées semblent tout d'un coup se couler dans des schémas limpides. Il est évident que Guerre et Térébenthine ne se préoccupe pas le moins du monde des limites traditionnelles entre les différents genres. Le livre comporte des aspects documentaires, tient de l'essai et présente des traits philosophiques, mais tous ces éléments découlent toujours logiquement, presque organiquement, du dessein littéraire. Que des historiens présentent la Première Guerre mondiale comme une rupture sans pareille est ainsi illustré de manière extrêmement concrète - et je dois me limiter à un seul exemple:     "La rupture de style est intervenue dans l'éthique de la violence, écrit Hertmans. La génération de soldats belges qui fut conduite dans la gueule monstrueuse des mitrailleuses allemandes au cours de la première année de guerre avait encore grandi selon l'éthique exaltée du XIXe siècle, avec un sentiment de fierté, un sens de l'honneur et des idéaux naïfs. (...) Les soldats se lisaient entre eux des petits livres (...), souvent même de la poésie. (...) Un militaire devait constituer un exemple pour la population qu'il était tenu de protéger. La piété, une aversion radicale pour les abus sexuels, une grande mesure dans la consommation d'alcool, parfois même une abstinence totale." De tous ces idéaux il ne subsistait plus rien dans les tranchées. Ils ont toutefois bel et bien survécu - et c'est ce qui rend tellement attachant ce livre magistral - dans l’existence de ce grand-père réservé, naïf, qui réprimait son chagrin, écrivait et peignait. Cyrille Offermans (Tr. W. Devos) STEFAN HERTMANS, Guerre et Térébenthine (titre original : Oorlog en terpentijn), traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin, éditions Gallimard, Paris, 2015, 402 p. (ISBN 978 2 07 014633 8). Rappelons que le n° 3 / 2014 de Septentrion contient des…