Thomas Gunzig. Des histoires au bout des doigts.


Un cinéaste, une danseuse, un écrivain, soit le collectif nommé Kiss & Cry, comme le spectacle éponyme au succès que l’on connaît. Deux ans après Kiss & Cry, le collectif récidive avec Cold Blood, repris cet automne à Liège et à Bruxelles. Un spectacle de « nanodanse » mêlant danse, cinéma et littérature, où les personnages et la danse sont interprétés par des doigts.
Thomas Gunzig XX  signe le texte, telles sept nouvelles, sept variations sur le thème de la mort. Derrière la prose poétique aux accents mélancoliques, on reconnaît l’humour noir cher à l’écrivain. Entretien avec un créateur d’histoires.

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Vous appréciez autant les films de série B et Z que…

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De Bernard Gheur (La bande originale) à Nadine Monfils (Mémé goes to Hollywood), de Michel Lambert (Fin de tournage) à Christine Aventin (Breillat des yeux le ventre), de Christian Libens (Cinéma, poèmes) à Stefan Liberski (Le triomphe de Namur), nombre d'écrivains ont puisé dans le cinéma une inspiration pour leurs romans, recueils de poèmes et autres récits. Trois d'entre eux – Francis Dannemark (La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis, Laffont, 2012), Luc Dellisse (Cinéma total, Luce Wilquin, 1999 ; Le Professeur de scénario, Impressions nouvelles, 2009) et Véronique Janzyk (On est encore aujourd'hui, ONLiT, 2014) – évoquent pour Le Carnet la place des films dans leur création romanesque. Le Carnet et les instants : Vous avez tous les trois écrit un ou plusieurs livres, des fictions, dans lesquelles le cinéma joue un rôle central. Pourquoi parler de cinéma dans une œuvre littéraire ? Véronique Janzyk : Dans mon cas, cela vient d'un goût pour le cinéma : depuis très longtemps, je vais souvent voir des films. C'est un besoin quasi-physique. J'ai suivi des cours qui portaient sur l'histoire du cinéma. Mon travail de fin d'études portait d'ailleurs sur les films de Samy Pavel. Puis il y a aussi des événements de ma vie personnelle qui ont fait que j'ai eu envie d'écrire, avec On est encore aujourd'hui, cette histoire où le cinéma est un moyen de construire une amitié privilégiée. Francis Dannemark : La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis s'inspire tout simplement d'un ciné-club qui a vraiment existé. Ce ciné-club était né lorsque j'avais découvert que les deux jeunes stagiaires qui étaient en poste au sein de mon association, Escales des lettres, aimaient le cinéma mais n'avaient pas la moindre connaissance du cinéma hollywoodien classique (les années 1930-1940). Par ailleurs, j'aime passionnément les histoires et le cinéma me plaît autant que la littérature. Entre les deux, mon cœur balance... mais j'ai sans doute une petite préférence pour les histoires écrites. Cela dit, je ne lis jamais d'ouvrages consacrés à la littérature mais j'en lis avec bonheur (en anglais, le plus souvent) sur le monde du 7e art. Luc Dellisse : Trois raisons expliquent pourquoi les relations entre littérature et cinéma m'intéressent. Tout d'abord, il y a les hasards de la vie : j'enseigne l'écriture de scénario en n'étant pas moi-même vraiment un praticien de l'écriture de cinéma. Mais je suis romancier. Je me suis donc spécialisé par bon sens pédagogique dans les questions d'adaptation. Par ailleurs, j'ai souvent failli être adapté, mais le hasard a fait que ces adaptations n'ont finalement pas vu le jour. Par contre, il est intéressant de savoir que chaque fois qu'on m'a proposé une adaptation, elle portait toujours sur les deux mêmes livres, alors que j'en ai écrit une quinzaine : ça m'a permis de comprendre certaines choses sur la manière dont on est lu et compris. Enfin, l'adaptation pose des questions sur la manière même d'adapter, et aussi sur ce que l'on adapte : est-ce seulement l'histoire, ou aussi la musique des mots, le ton etc. ? Ces questions-là m'intéressent ; elles se retrouvent dans certains de mes livres ou dans certains de mes personnages. C.I. : Précisément, que conserve-t-on d'un film lorsqu'on l'évoque dans une œuvre littéraire de fiction, comme c'est le cas dans vos romans respectifs ? LD : Je voudrais faire un détour par Madame Bovary, qui est un des romans les plus adaptés à l'écran. Flaubert a choisi ce sujet parce qu'il était sans importance. Quelques années après la parution, l'éditeur propose une édition illustrée, que Flaubert refuse en disant : « Ce n'était guère la peine d'employer tant d'art à laisser tout dans le vague ». Aujourd'hui, nous lisons encore Madame Bovary pour les raisons que Flaubert avaient imaginées : pas par passion pour une histoire d'adultère en province, mais par intérêt pour l'usage de l'imparfait, de l'adverbe à la fin des phrases, pour une grammaire qui dit le ricanement des dieux infernaux face aux tribulations d'Emma Bovary. C'est cela qui est le plus difficile à adapter. Celui qui croit adapter le roman en adaptant l'histoire d'une femme qui se déshabille dans une chambre d'hôtel pour son amant se trompe. Si on ne parvient à adapter que le récit, on perd l'essentiel. Ou alors, seules les œuvres mineures, qui ne sont qu'un récit, gagneraient à être adaptées. Certains énormes ratages tendraient à laisser penser que les grands textes sont inadaptables, sinon de façon anecdotique. Et en même temps, on espère toujours que les moyens cinématographiques permettront d'adapter la troisième dimension d'un livre, son émotion secrète, son sous-texte qui est plus fort que le texte lui-même. FD : Évoquer une œuvre cinématographique (ou musicale, ou picturale...) dans un roman est toujours très compliqué, je trouve. Pour ma part, j'essaie d'éviter d'être didactique ou lyrique, parce que ça m'ennuie, dans les romans des autres, quand l'auteur devient prof ou s'exprime en membre d'un fan-club. Dans La véritable vie amoureuse..., j'avais deux objectifs: faire ressentir au lecteur le rôle des films dans la vie des personnages et l'effet produit sur eux ; et ensuite donner l'envie de découvrir les films en question. J'espère y être arrivé. Ce qui me rassure, c'est que beaucoup de gens m'ont dit avoir plongé dans la liste qui, en fin de volume, rassemble tous les films évoqués. Et que certains ont même eu envie de créer leur propre ciné-club ! VJ : Il n'y a pas d'évocation minutieuse ni précise d'ailleurs du contenu des films dans On est encore aujourd'hui. On y trouve plutôt une succession de films que les deux personnages vont voir ensemble. C'est faire le plein de récits, d'émotions, de visages, d'idées. J'entre très peu dans les détails de ce qui est vu ; le propos est plutôt l'évocation de ce que voir un film ensemble peut apporter. Pour moi, il s'agit d'une manière moins frontale de faire connaissance. Tout pouvait alimenter cette relation en train de naître. Le cinéma permet de rattraper du temps et de potentialiser un maximum le temps qu'on a. C'est du concentré de vie. J'ai écrit ce livre parce que j'avais tout à coup un blanc. Je ne me souvenais plus du premier film que j'étais allée voir avec la personne qui a abouti au personnage de Michel. C'est sur cet oubli que j'ai essayé de reconstruire. Je vais voir beaucoup de films et puis j'oublie. Je me souviens du titre, mais je ne sais plus trop parfois ce qu'il y a dedans. Mais j'ose espérer qu'il en reste quand même quelque chose malgré l'oubli, que quelque chose passe quand même, quelque part, dans nos vies, dans notre sang. LD : C'est une remarque que je trouve très juste et à laquelle j'adhère totalement. C'est la phrase de Shakespeare : «L'homme est fait de la substance de ses rêves.» – et notamment de la substance de ses rêves cinématographiques. VJ : Il reste parfois si peu de choses, le visage d'un acteur, un plan... mais le reste ? C.I. : Au-delà de votre intérêt personnel pour le cinéma, celui-ci vous paraît-il plus facilement évocable ou adaptable en littérature que d'autres arts, tels que la peinture, la sculpture ou la musique ? FD : Pour moi, la littérature peut évoquer un film plus facilement : on peut en raconter l'histoire (ou des scènes) ou évoquer les acteurs. LD : L'idée que le mouvement narratif du roman est plus propice à rendre le mouvement narratif du film que le mouvement fixe de la peinture ne me semble, quant à moi, pas exacte. En général, quand on évoque un art dans un roman, on l'évoque comme un élément de la réalité du monde pris dans un flux narratif. Il est assez rare qu'un livre ne fasse rien d'autre que raconter le mouvement du récit : il s'arrête, il replonge vers autre chose, il repart, ce qu'il peut aussi faire avec la peinture ou avec la musique. VJ : Je pense que pour un auteur, il est aussi intéressant de s'emparer d'un tableau, d'imaginer un avant, un après, de faire vivre…

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