Le rire de Caïn





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« Le mot chef-d’œuvre est galvaudé. » C’est sur ce constat sans appel que s’ouvre la préface signée par Jacques De Decker à propos d’un des plus grands livres oubliés des lettres francophones de Belgique. Le rire de Caïn de José-André Lacour (1919-2005) constitue en effet un sommet de la veine autobiographique romancée. Publié à l’enseigne de La table ronde en 1980 – soit à l’époque où le questionnement identitaire se disait encore « Belgitude » à Paris –, ce fort volume se verra couronné par le Grand Prix des Lectrices du magazine Elle. Rien d’étonnant à cette reconnaissance si l’on considère la maestria de Lacour à camper les portraits des femmes qui peuplent son récit, à les mettre en scène dans le spectre…


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Le livre des sœurs

Lauréate du Renaudot 2021 pour Premier sang , Amélie Nothomb ne s’est pas reposée sur ses lauriers : elle inaugure à nouveau la rentrée littéraire cette année. Pour sa trente-et-unième, elle publie Le livre des sœurs aux éditions Albin Michel. Amélie Nothomb évoque volontiers sa grande proximité avec sa sœur Juliette – laquelle signe elle aussi un livre en cette rentrée, puisqu’ Éloge du cheval paraitra début septembre, chez Albin Michel également. Le livre des sœurs ne parle toutefois pas d’Amélie et Juliette, mais de Tristane et Laetitia. L’autrice explore cette année non le terrain de sa propre vie, mais celui de l’imagination, qu’elle définit joliment, dans le hors-série que Lire Magazine littéraire vient de lui consacrer, comme «  la réminiscence de ce qui n’a jamais eu lieu  ». Les parents des deux héroïnes, Nora et Florent, vivent une idylle perpétuelle, sur laquelle le temps n’a aucune prise. Espérant les voir s’éloigner quelque peu, leurs amis leur conseillent d’avoir des enfants. Une première fille, Tristane, nait rapidement, mais rien ne change : Florent n’a d’yeux que pour Nora, qui le lui rend bien. La petite fille, douée et brillante, apprend à se faire discrète, mais souffre de la distance que lui imposent ses parents. Son esseulement prend fin à la naissance de Laetitia, de quatre ans et demi sa cadette. Non que Nora et Florent se détachent soudain l’un de l’autre pour octroyer un peu de place à leurs enfants. Mais au premier regard, les deux petites filles éprouvent l’une pour l’autre un amour fort, inconditionnel : Entre Tristane et Laetitia se produisit l’amour au sens absolu, l’amour hors catégorie, un phénomène d’autant plus puissant que non répertorié. À la fois tout l’amour et toute la liberté, il échappait à l’altération des classifications . Sur cette déflagration initiale, Amélie Nothomb construit un habile jeu de miroirs, qui fait voler en éclats ressemblances pressenties et oppositions présumées. Ainsi de Nora, respectable comptable, et de sa sœur Bobette, dont l’activité principale consiste à boire des bières et fumer devant la télévision. Ce personnage donne lieu à quelques scènes trempées dans l’humour féroce de l’autrice : On l’appelait Bobette. Plus personne ne savait de quel prénom cela constituait le diminutif. Bobette, à vingt-deux ans, avait quatre enfants. Si on lui demandait avec qui elle les avait eus, elle vous traitait de facho.  Ces deux sœurs-ci ne s’apprécient guère – une relation aux antipodes de celle qui unit Laetitia à Tristane. Étonnamment, Bobette manifeste plus de sensibilité et d’intelligence humaine que sa sœur, pourtant si propre-sur-elle . Entre le couple fusionnel formé par Florent et Nora, et les inséparables sœurs Tristane et Laetitia aussi, les ressemblances sont aussi trompeuses, et l’un des deux amours finira bien plus mal que l’autre.Mais c’est surtout les nuances entre les caractères des deux jeunes filles qu’explore Amélie Nothomb. Un premier indice se niche déjà dans l’étymologie de leurs prénoms : si « Tristane » évoque la tristesse, « Laetitia » signifie « la joie » en latin… Bien que les deux filles aient en commun de ne guère intéresser leurs parents, leurs débuts dans la vie ont radicalement différé : Laetitia ignora que le cœur pouvait crever de faim, Tristane ne put jamais l’oublier. En même temps que leur amour apparut un hiatus : Laetitia n’aurait jamais l’angoisse de ne pas être aimée, Tristane la conserverait éternellement .Qui s’assemble ne se ressemble pas : alors que Laetitia aborde l’existence avec optimisme et avec la certitude de ses convictions, Tristane est marquée pour toujours par les premières années de sa vie et l’étiquette de «  petite fille terne » que Nora lui a un jour accolée. Le roman évoque cette brisure vécue dans l’enfance par la sœur ainée sans pathos, mais avec beaucoup de sensibilité, tout comme sa résurgence dans la vie d’adulte de Tristane.  Depuis Tuer le père (paru en 2011), Amélie Nothomb explore régulièrement les relations entre parents et enfants et la manière dont elles imposent leur marque sur un destin. Le livre des sœurs creuse un peu plus ce sillon fécond. Après avoir abordé les conséquences de la haine des pères ou des mères ( Frappe-toi le cœur et Les prénoms épicènes ), la romancière s’attache cette fois à des parents indifférents à leur progéniture, et montre tout ce que cette indifférence a de dévastateur. Elle lui oppose une célébration de l’amour sororal, dont elle met en mots la singularité et la puissance. Ainsi saisit-elle les liens du sang au plus près de ce qu’ils sont : irréductiblement ambivalents.…

Perversus

Je suis entré deux fois dans Perversus , ce qui signifie que j’en suis sorti. La première fut aisée…

Bruges-la-Morte

Le 28 juin 1892, Stéphane Mallarmé s’empare de sa plume la plus leste pour ciseler un compliment à Georges Rodenbach  : Votre histoire humaine si savante par instants s’évapore ; et la cité en tant que le fantôme élargi continue, ou reprend conscience aux personnages, cela avec une certitude subtile qui instaure un très pur effet. Si délicieusement absconses que demeurent ces lignes, l’on y aura sans peine identifié les allusions à Bruges-la-Morte . C’est que le poète aura su ramasser les traits les plus saillants de cet incontournable de nos Lettres : l’évanescence de l’atmosphère qui règne à chaque chapitre, la contagieuse spectralité de son décor médiéval immuable, enfin les résonances qu’il ne manque pas d’éveiller dans la sensibilité des lecteurs qui le redécouvrent ou, ô extase, de ceux qui l’ouvrent pour la première fois. Proposer comme le fait aujourd’hui la collection patrimoniale Espace Nord une édition définitive de ce livre culte, « méconnu parce que trop connu » selon l’expression de Paul Gorceix, est une entreprise d’utilité publique. Car, si son auteur était presque devenu parisien d’adoption à force de fréquenter les Mirbeau, Goncourt et autres Villiers de l’Isle-Adam, Bruges-la-Morte n’est pas seulement le plus français de romans belges fin de siècle ; c’est surtout un chef-d’œuvre de la littérature mondiale, où style et fantasme se fécondent mutuellement. En fait, investir l’univers brumeux et appesanti de ce roman constitue moins une expérience littéraire que matérielle. La langue déployée par Rodenbach n’est ni baroquisante ni sauvagement charnelle, mais par la richesse poétique et l’art consommé des correspondances qui y sont en jeu, elle s’éprouve davantage comme une étoffe rare, un parfum capiteux, un cru millésimé, une musique empreinte de mystère – que comme un texte se maintenant à ras de page.Un critique qui « spoilerait » Bruges-la-Morte est juste bon à faire rafraîchir dans le premier canal flamand venu. Il importe de laisser intacts aux profanes l’abord de la destinée tourmentée d’Hugues Viane, ténébreux, veuf, inconsolé ; ses errances dans les rues d’une Venise du Nord où le temps s’est comme figé ; le délire qui le possède et les superpositions troubles qu’opère son esprit entre le visage de la Morte et celui de la Vivante ; le crescendo de sa tragédie qui ne débouche sur aucun dénouement, que du contraire…Mais les connaisseurs, qui en possèdent sans doute quelque exemplaire écorné datant de leurs Romanes, ne manqueront pas d’acquérir aussi cette édition augmentée d’une anthologie de textes évoquant Bruges et, surtout, d’une postface tirée au cordeau. Le spécialiste à solliciter était tout trouvé en la personne de Christian Berg. En trente-cinq pages, voici Bruges-la-Morte et son auteur situés dans leur contexte, les thèmes binaires (la vivante/la morte, l’homme/la ville, la copie/le modèle, etc.) éclairés en leurs réciprocités comme en leurs divergences, et le style enfin, ce style d’orfèvre, soupesé avec délicatesse et posé sous la loupe d’un critique qui préfère regarder les gemmes en joaillier, pas en minéralogiste.L’étude de Berg constitue un maître-étalon en matière d’approche d’un texte aussi singulier, qui reste néanmoins symptomatique de son époque. Plutôt que de s’attarder sur l’épineuse question du genre auquel appartient l’œuvre (et qu’il résout avec justesse en la situant « entre le roman psychologique, la nouvelle fantastique et le poème en prose »), l’exégète préfère se concentrer sur le pivot rhétorique qui en assure la cohésion, à savoir l’analogie. La brillante analyse qu’il livre de l’omniprésente dialectique entre ressemblance et nouveauté s’articule à celle de la chronologie itérative à laquelle obéit l’histoire ainsi qu’à la topographie littéraire où s’ancre le récit. Tout en affiliant Rodenbach aux crépusculaires que furent Barrès, D’Annunzio, Rilke, Zweig ou Mauclair, Berg rappelle en effet à quel point « les villes mortes ou mourantes menacées par l’eau noire, les palais abandonnés environnés de plans d’eau stagnante, les petites cités de province prostrées dans le silence ou l’oubli, les villes tombeau et les “Thulés des Brumes” constituent la géographie privilégiée de l’imaginaire fin de siècle ».Au final, Bruges-la-Morte se révèle un prisme visuel, sonore, olfactif, tactile, sensible – bref la réalisation romanesque des principes synesthésiques chers à Baudelaire – nous permettant de mener une expérience littéraire unique que l’on se plaît à recommencer sans fin… parce qu’on sait qu’elle est irreproductible.Parmi les canaux blêmes de l’ancien port figé dans des eaux sépulcrales, le roman se joue entre des reflets : celui d’une femme que Hugues Viane a passionnément aimée, celui d’une morte dont il croit retrouver l’image chez une vivante. Récit fétichiste, où toute la sémiologie de la ville participe aux cérémonies du deuil. Livre culte pour les spleens d’aujourd’hui.Hugues Viane a choisi d'habiter Bruges, qui s'accordait à la mélancolie de son deuil. Dès lors cette ville au charme délétère s'impose comme la véritable héroïne de ce roman, l'un des chefs-d'oeuvre du symbolisme.Parmi les canaux blêmes de l’ancien port figé dans des eaux sépulcrales, le roman se joue entre des reflets : celui d’une femme que Hugues Viane a passionnément aimée, celui d’une morte dont il croit…