Depuis 2007, Anthony Wolf dirige le Prix Raymond Leblanc, un prix créé en souvenir de son grand-père. Lequel avait, au côté de Hergé, lancé en 1946 le Journal Tintin et les éditions du Lombard. Depuis, ce prix révèle de nombreux jeunes talents qui se retrouvent tour à tour édités chez Le Lombard, Futuropolis ou Casterman. Ce sont plusieurs centaines de jeunes auteurs et autrices qui postulent chaque année à ce prix belge.
C’est Casterman qui a décidé de suivre le roman graphique dont nous allons parler et son auteur Antoine Schiffers, lauréat du Prix Raymond Leblanc 2023. Et pour le coup, Casterman (et son éditrice Nathalie Van Campenhoudt) a eu bien raison. En accompagnant ce premier récit du Liégeois, on se réjouit déjà du monde de possibilités qui s’ouvre à nous. On sent bien que l’autodidacte, passé brièvement par Saint Luc, n’en restera pas là.
Il nous emmène sur les traces d’une jeune fille, Katya. Sa mère la cherche. Katya a disparu. Sur les cendres d’une guerre, les parents cherchent toujours leurs enfants. Entre deuil et espoir, la mère de famille se lance dans un road trip glaçant pour savoir ce qui est arrivé à son enfant. Parmi les millions de mort des conflits, il y a toujours des noms et des visages. Face a l’anonymat, l’auteur tente de donner une identité aux sans noms.
Dans un jeu de couleur très justement trouvé, Antoine Schiffers nous emporte sur les routes. En Tchétchènie, en 1998, Katerina - la mère - revient à Grozny, le lieu de la disparition de sa fille, 10 ans après le conflit qui a opposé le pays à la Russie. Seule face à son désespoir, elle s’entiche d’un jeune garçon, Malik. Sur le moteur vrombissant de sa moto, le garçon va guider Katerina dans la poussière d’un pays dévasté. L’improbable duo va passer de poste frontière en villages pour chercher une disparue dont le visage a sans doute changé.
Le rythme lancinant proposé par l’auteur devient entêtant. On veut savoir et on doit se dépêtrer dans l’inconnu. Les faits restent toujours nébuleux. On ne sait pas vraiment ce qui est arrivé à Katya. Par la personne de Katya, victime malgré elle du conflit, et de sa mère, Antoine Schiffers met en avant les peuples victimes des décisions qui ne leur appartiennent pas. Qui plus est, ce sont des femmes dont il veut parler. Celles qui des maux du monde sont toujours les plus grandes victimes.
Les réponses de ce parcours intime ne sont pas celles qu’on voudrait. On ne saura jamais vraiment ce qui est arrivé à Katya. Mais c’est le chemin qui importe, l’épopée humaine entre deux personnages que rien ne rassemble si ce n’est l’humanité.
La lenteur et l’ambiance sont constitutives du récit, elles bercent la lecture. On ressent une frustration, on voudrait que la rage prenne le pas sur la nostalgie. Et, en même temps, cela forge une narration très juste.
Antoine Schiffers télescope nos attentes sur le récit de guerre en le rendant terriblement intime. Ce n’est plus un récit historique mais quelque chose de cruellement universel. Le rapport à l’autre, le besoin d’altérité, la recherche de réponses dans le deuil : tant de questions se posent et s’ouvrent sans qu’aucune réponse ne s’impose.
L’auteur réussit ce premier roman graphique avec brio. On attend qu’une chose : savoir sur quels chemins il va nous emporter à l’avenir.
Clément Fourrey