Jacqueline Harpman : portrait

© Michiel Hendryckx

Autrice majeure de la littérature belge des soixante dernières années, Jacqueline Harpman nous a laissé une trentaine de romans à l’identité marquée. De la dystopie post-apocalyptique à la fresque familiale, en passant par la science-fiction ou le roman psychologique, elle ose tous les genres et excelle dans l’art de plonger le lecteur dans un univers cohérent, aux personnages finement ciselés.

  

 UNE DOUBLE TRAME VITALE

Née à Bruxelles en 1929, d’un père juif d’origine néerlandaise et d’une mère belge, Jacqueline Harpman connait tôt l’expérience du déracinement et de l’altérité. En 1940, son père, Andries, décide d’emmener sa famille au Maroc, à Casablanca, en raison de la tournure que les événements commencent à prendre en Europe. C’est dans la ville marocaine que la jeune fille se passionne pour la langue française, la tragédie et les grands classiques de la littérature française – Racine, Balzac, entre autres – dont son œuvre ultérieure porte la trace.

Le retour à Bruxelles, en 1945, ne s’effectue pas sans difficultés. La jeune femme doit se réapproprier sa ville d’origine mais aussi un autre mode de vie, loin du rythme connu en exil, dont elle gardera toujours une certaine nostalgie. Après avoir terminé une brillante scolarité secondaire, elle entreprend des études de médecine, qui se voient interrompues par un nouvel accident de la vie. La tuberculose, encore mortelle à l’époque, la surprend à 21 ans et l’astreint au repos en sanatorium pendant près de deux ans. Elle met néanmoins à profit cet isolement forcé pour écrire un premier roman, qui restera inédit. Désormais, elle sait que l’écriture fera partie de sa vie.

Malgré de bons résultats et après de nouveaux soucis de santé, elle abandonne les études de médecine et décide de se consacrer entièrement à l’écriture. Un premier succès arrive en 1959, avec Brève Arcadie, publié chez l’éditeur parisien Julliard, rencontré quelques années plus tôt. Le roman obtient le Prix Rossel. À côté de la littérature, Jacqueline Harpman écrit alors des fictions et des documentaires pour le cinéma et la radio, mais également un livret d’opéra.

Les années 1960 sont riches en événements personnels : elle rencontre l’architecte et poète Pierre Puttemans en 1961, donne naissance à une première fille, Marianne, en 1963, puis à une seconde, Toinon, en 1965.

Sorti en 1966 chez Julliard, le roman Les Bons sauvages marque la fin d’un premier cycle d’écriture. En effet, à partir de celui-ci et pendant près de vingt ans, Jacqueline Harpman ne publiera plus de textes de fiction. Elle s’inscrit à l’ULB pour y reprendre des études universitaires, en psychologie cette fois, domaine dans lequel elle travaillera durant quelques années, avant de se consacrer entièrement à la psychanalyse à partir de 1987. Cette nouvelle orientation professionnelle lui a « enfin permis de renoncer au désir d’être convenable qui l’avait habitée la première partie de sa vie ».

En 1987, elle renoue avec la littérature en publiant La Mémoire trouble, chez Gallimard, dont elle a entrepris la rédaction deux ans plus tôt. Désormais, son temps se partage entre la psychanalyse, qu’elle continue d’exercer dans son propre cabinet, et l’écriture fictionnelle.

La décennie 1990 est faste et les publications s’enchaînent : La Fille démantelée (1990), qui remporte le prix Point de Mire, La Plage d’Ostende (1991), La Lucarne (un recueil de nouvelles, 1992), Le Bonheur dans le crime (1993), Moi qui n’ai pas connu les hommes (1995), Orlanda (1996), qui obtient le Prix Médicis, L’Orage rompu (1998), Dieu et moi (1999). Dans tous ces romans, les héroïnes cherchent à se débarrasser des conventions, à trouver leur identité tout en sortant du rang, et à régler les comptes avec un passé familial souvent encombrant. Lyrisme et insolence y forment un original duo, tandis que la plume d’Harpman s’aiguise pour donner corps à un style propre, entre néo-classicisme et modernité.

La romancière apparait dorénavant comme une autrice incontournable du paysage belge francophone, et francophone tout court d’ailleurs puisque les maisons d’édition parisiennes, Julliard d’abord, puis Gallimard, Stock et Grasset, lui ont ouvert grand leurs portes. Les années 2000 se poursuivent sur la même lancée avec pas moins de quinze titres, dont Récit de la dernière année (2000), La Dormition des amants (2002), récipiendaire du Prix triennal du roman de la Communauté française, Le Passage des éphémères (2004), Mes Œdipe (2006), Ce que Dominique n’a pas su (2007), parmi d’autres. Les héroïnes continuent d’y être des rebelles aux allures conventionnelles, en quête permanente de liberté, mais la thématique de la mort, plus discrète dans les périodes antérieures, fait çà et là son apparition dans des œuvres où le personnage demeure le moteur essentiel du récit. On y trouve également une attention à une forme d’intertextualité, déjà sensible dans Orlanda, comme en hommage à la littérature mondiale. Car Jacqueline Harpman aime se nourrir de ses lectures, nombreuses et variées dans le temps et l’espace. En citant ou en faisant allusion à des textes existants, ce qui est le principe de l’intertextualité, elle s’approprie des univers imaginés par d’autres, qu’elle fait siens, avec une bonne dose de créativité.

Décédée le 24 mai 2012 dans son domicile ucclois, Jacqueline Harpman lègue une œuvre riche, marquée par une recherche permanente de la vérité et une quête insatiable de connaissances. Chercher à savoir comment se manifestent les passions humaines, comment les grandes questions de l’existence s’articulent à la vie quotidienne, comment encore la littérature peut aider à la compréhension du moi et de tous les moi possibles : tels sont quelques-uns des fils d’Ariane à même de guider le lecteur dans le riche écheveau harpmanien.

 

« LES POÈTES NE SAVENT PAS TOUT SUR CE QU’ILS DISENT »
 Jacqueline Harpman par Nicole Helly © AML (Archives et Musée de la Littérature)

 © Nicole Hellyn – AML (Archives et Musée de la Littérature)

Jacqueline Harpman est une autrice ardente, bouillonnante de curiosité, poliment irrévérencieuse. Elle aime scruter le moindre sentiment de ses personnages, à tel point qu’on ne sait plus trop qui guide qui. Est-ce elle qui trempe sa plume dans la psychanalyse pour offrir des répliques audacieuses et des raisonnements foisonnants ? Ou bien laisse-t-elle ses personnages mener une danse qui l’amuse ? Souvent, on l’imagine derrière son écran d’ordinateur, en train de sourire aux impertinences et aux audaces de ses héroïnes, ou bien froncer les sourcils lorsqu’elles se privent de savourer la vie. En plus d’être des femmes passionnées, les héroïnes de Jacqueline Harpman montrent comment conjuguer charme et intelligence, sensibilité et force, détermination et sacrifice. Refusant la soumission à un destin qui semble tracé d’avance, elles agissent en véritables personnages romanesques, modifiant le cours de leur vie au gré de leurs convictions, quel que soit le prix à payer.

Car Harpman aime tellement ses héroïnes qu’elle leur donne toute la place. Elles ont ceci de particulier qu’elles sont mues par une profonde soif de liberté ou, plus exactement, de libération des contraintes ; contraintes sociales d’abord, entraves liées aux conventions ensuite, interdits familiaux ou personnels enfin. À travers l’écriture, la romancière donne la possibilité à ces femmes de sortir des carcans qui les enferment afin d’explorer le monde au-delà des limites qui leur sont imposées. Toutefois, les barrières qu’elles franchissent n’entrainent jamais de comportements immoraux ou indécents, et c’est cela qui les rend particulièrement attachantes pour le lecteur. Une empathie voire une connivence bienveillante s’établit immédiatement entre celui-ci et les personnages, à tel point qu’il a l’impression d’avoir vraiment connu Émilienne, Simone ou Julie.

Si les relations entre les hommes et les femmes se trouvent, sans aucun doute, au cœur de la fiction harpmanienne, elles se greffent d’un motif additionnel : le double. Dans Le Bonheur dans le crime, par exemple, celui-ci non seulement thématise mais aussi structure le roman. Les personnages se répondent en miroir, chacun ayant à son tour, qui un antagoniste, qui une sorte de (faux) alter ego. L’espace physique lui-même porte la marque de ce jeu de réduplication. On le trouve évoqué à travers l’architecture de la maison des Dutilleul et son annexe secrète, tout autant que dans l’appartement recomposé d’Aline et d’Albert dans Orlanda, devenu cet « anneau bien refermé, un véritable univers où, allant droit devant soi, on se retrouve au point de départ. »

Les liens familiaux problématiques et en particulier ceux qui lient la mère et la fille constituent souvent plus qu’une toile de fond. Ils motivent, articulent et nourrissent le récit. Insatiablement, Harpman sonde l’entrelacs des univers intimes et familiaux, qui parfois étouffent et entravent. Si, avec La Fille démantelée, elle semblait avoir épuisé la complexité des rapports mère-fille, c’est pour mieux creuser encore la question, en mode mineur mais néanmoins riche, dans La Plage d’Ostende ou Orlanda, parmi d’autres romans.

 

UNE AFFAIRE DE STYLE

Entrée par la grande porte en littérature belge, en remportant en 1959 le Prix Rossel pour le roman Brève Arcadie, Jacqueline Harpman est parvenue à affiner son style au fil des années. Partant d’une veine souvent qualifiée de néoclassique, elle a progressivement ajouté des traits que l’on relie le plus souvent à la modernité romanesque, comme les métalepses narratives, les mises en abymes ou les appels à l’intertextualité. En ce qui concerne ces derniers, avec Orlanda, par exemple, c’est Virginia Woolf qu’elle convie mais dont elle inverse le point de vue afin d’interroger les genres et les sexualités, masculine et féminine. L’écrivain français Eugène de Fromentin vient à son secours, en 2007, lorsqu’elle entreprend d’aborder la question de l’amour impossible. Ce que Dominique n’a pas su, c’est ce que Julie d’Orsel confie au lecteur, – Julie qui, chez Fromentin, n’est qu’un personnage (très) secondaire. Avec Harpman, elle devient narratrice et assume son histoire, fatiguée d’« être toujours à l’arrière-plan dans la vie des autres alors que l’on sent, naïvement, qu’on est au centre de la sienne » (Ce que Dominique…).
Quant aux métalepses, à savoir ce que, depuis Genette, la narratologie a défini comme la superposition ou la confusion entre deux niveaux narratifs – parfois, par exemple, avec l’intervention directe du narrateur ou même du lecteur dans le récit –, nous pouvons relever ce cas d’école :

« J’ai choisi cet écrivain – elle croit en toute sincérité être l’auteur de ce récit – car elle a déjà écrit l’histoire d’un personnage secondaire. De l’un de ses propres ouvrages, certes, mais cela montre qu’elle connaît la question » (Ce que Dominique…).

Loin d’être un cas isolé, cet exemple montre à souhait comment Jacqueline Harpman a su s’emparer des techniques de la modernité littéraire, grâce auxquelles elle parvient sans cesse à surprendre son lecteur, là où il l’attend le moins. Car elle sait jouer des paradoxes, des ambiguïtés et de tout ce qui, en définitive, dérange le lecteur afin de l’obliger à repousser ses propres limites, tout en questionnant la force de la littérature.
On a souvent évoqué la question de l’autofiction, voire de l’autobiographie à propos de l’œuvre de Jacqueline Harpman. Plutôt que de confronter des opinions divergentes ou contradictoires à ce sujet et, plus largement, à propos de la question du lien entre auteur et personnage/narrateur, voyons plutôt ce qu’en a dit la principale intéressée. Lorsqu’elle aborde le processus de création, elle utilise une métaphore pour évoquer l’externalité, en définitive, de l’écriture en tant que mécanisme :

« Il faut bien toute ma certitude théorique que le processus a eu lieu dans mon propre esprit pour ne pas chercher hors de moi l’auteur de l’événement. Il me semble n’avoir été que la sage-femme attentive qui attend l’apparition du nouveau-né, même pas la mère accouchante. […] Je tiens la plume pour quelque chose d’autre. Je est l’interprète de là où ça pense […] »

 

HÉRITAGE

Abondante, diverse et unique en son genre, l’œuvre de Jacqueline Harpman a marqué de son empreinte la littérature belge contemporaine, en raison de la parole qu’elle porte, tout investie d’une dimension psychologique neuve. Invitée lors de la Chaire de poétique de l’Université catholique de Louvain, en 1992, la romancière déclarait :

« la double identité dont je suis affligée n’est pas toujours facile à porter : il y a des choses littéraires dont mes collègues psychanalystes ont parfois la gentillesse de m’écouter parler, mais ils attendent que ça passe, et des choses psychanalytiques dont les littéraires ne voient pas très bien ce que ça vient faire là. Je me suis dit assez vite que les murs d’une université sont particulièrement propices à contenir deux aspects qui semblent parfois tellement différents aux autres et qui, naturellement, me semblent si proches. »

Le texte écrit des conférences qu’elle a tenues à propos de son écriture et de ses influences littéraires est demeuré partiellement inédit. Fort heureusement, les Archives & Musée de la Littérature en conservent l’enregistrement en intégralité, dont un extrait est disponible en ligne :

De son vivant, Jacqueline Harpman avait décidé de léguer l’ensemble de ses archives littéraires aux Archives & Musée de la Littérature, choix que ses filles ont suivi en confiant manuscrits originaux, correspondances, journal, notes et d’autres documents à l’institution, après sa mort. Appartiennent également au legs une série d’objets familiers de l’écrivaine comme le panier où elle aimait voir se prélasser ses chats, un ordinateur ou une lampe de table. Ce geste assure non seulement la pérennité des traces fondamentales de la création – on y découvre par exemple les titres successifs qu’ont portés certains romans avant d’adopter la formule définitive – mais ouvre  également le champ des recherches et des études possibles à propos d’une autrice qui a encore énormément à nous apporter.

© Laurence Boudart, mars 2020

 


Dans les archives :

  • Premières pages des manuscrits et tapuscrits de Jacqueline Harpman conservés aux Archives & Musée de la Littérature

© Jacqueline Harpman  | Reproduit avec l’aimable autorisation d’Antoinette et Marianne Puttemans

  • Une vidéo pour découvrir Jacqueline Harpman


 

Pour aller + loin :

Jacqueline Harpman

Née à Bruxelles, le 5 juillet 1929. Séjour au Maroc de 1940 à 1945. Candidature en médecine en 1951. Epouse de Pierre Puttemans, architecte, urbaniste, poète et critique d'art. Deux filles, études d'Histoire…

Romancières de Belgique

numéro de la revue Textyles, dirigé par Ginette Michaux, 1992 - https://journals.openedition.org/textyles/1989.  

Jacqueline Harpmann. Dieu, Freud et moi : les plaisirs de l’écriture

Professeur, critique et conférencière, attachée à la littérature féminine, Jeannine…

Jacqueline Harpman en 6 titres :

La Fille démantelée

« Mais comment tue-t-on sa mère quand elle est déjà morte ? » Edmée va tenter de le faire en racontant leur histoire : chaque mot est un cri pour se délivrer de Rose, cette mère dans la lignée…

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