Maurice Delbouille

PRÉSENTATION


Maurice Delbouille naît à Chênée le 26 janvier 1903. De famille modeste, il suit après l'école primaire trois années d'école moyenne. Heureusement, des maîtres perspicaces l'orientent vers le jury central; il peut ainsi, à moins de dix-sept ans, entrer à l'Université de Liège. Maurice Wilmotte et Auguste Doutrepont l'initient à la littérature française du Moyen Âge et à la grammaire historique. Docteur à vingt ans, avec une thèse sur Le genre pastoral en France avant la Renaissance, il fait un séjour d'études à Paris, où il fréquente les cours de Joseph Bédier, d'Alfred Jeanroy, de Mario Roques et d'Edmond Faral, et un séjour plus bref à Florence, où il rencontre Pio Rajna.

À vingt-six ans, il est appelé à assurer le cours de grammaire historique, que la mort d'Auguste Doutrepont a laissé vacant, et le cours d'explication d'auteurs français du Moyen Âge, que Maurice Wilmotte a tenu à lui confier. Quarante-quatre promotions de romanistes liégeois seront marquées par ses exposés exemplaires. Son enseignement prend racine dans les recherches qu'il mènera durant toute sa vie, avec une énergie et une fidélité exemplaires, en dépit des responsabilités politiques et des charges de gestion qu'il assume d'autre part. L'ensemble de ses publications savantes (livres, articles, comptes rendus, notes de chroniques) est imposant, et les domaines abordés, multiples; mais on retrouve partout la même clarté du discours, la même fermeté de la pensée et de l'unité de la doctrine.

Fidèle à ses racines, il s'attache à étudier et à illustrer la langue, les traditions populaires et la vie culturelle wallonnes : membre actif de la Société de langue et de littérature wallonnes, il assure pendant plusieurs années la publication du Dictionnaire wallon. On lui doit une nouvelle édition des Noëls wallons, et des études pénétrantes sur ces chansons faussement naïves, œuvres de lettrés, qui ne doivent guère à une tradition folklorique, mais s'apparentent aux noëls provençaux et français composés depuis le XVIe siècle et, par delà, aux nativités médiévales; c'est aussi dans les récits médiévaux qu'il cherche l'origine des folkloriques Herliquin et Pacolet ou de la coutume du hélièdge. Sa connaissance intime du wallon et la comparaison des faits dialectaux avec ceux de l'ancien français assoient fermement dans la réalité concrète des propositions étymologiques, des réflexions sur la genèse phonétique des parlers romans ou sur la genèse de la langue française.

Cependant, la plus grande partie de ses travaux porte sur les littératures médiévales, et principalement sur la littérature française. Outre des fragments inédits, il édite Le Tournoi de Chauvency de Jacques Bretel (1932), Le Châtelain de Coucy de Jakemes (1936), Le Jugement d'amour (1936) et Le Lai d'Aristote de Henri d'Andeli (1951). Jamais il ne se résignera, comme l'ont fait au même moment la plupart de ses confrères, rendus timides par les réserves de Joseph Bédier sur les pratiques lachmaniennes et quentiniennes, à une démission de l'éditeur devant le scribe du manuscrit de base. Au contraire, il défend fermement, à plusieurs reprises, les vertus de la critique textuelle. Dans le même esprit, il examine la varia lectio de certains passages de Floire et Blanchefleur et interprète un vers de Marie de France ou de Villon. II mène diverses recherches sur l'histoire de cette littérature : problèmes d'attribution de textes français et médiolatins, identification de personnages, mise en place d'une chronologie relative de la production romanesque française des années 1115-1170, problèmes des sources (de la pastourelle, de l'Érec de Chrétien), relations intertextuelles de la lyrique provençale et de la littérature narrative. Il trace de larges synthèses sur la naissance des littératures romanes, la formation des langues littéraires et leurs plus anciens textes.

À l'heure de la maturité, il se tourne avec une attention passionnée vers les chefs-d'œuvre majeurs que sont La Chanson de Roland, Le Roman de Tristan et Le Conte du Graal. Il consacre six études à ce dernier roman. Plus nombreux encore les articles consacrés au corpus tristanien; on ne citera ici que l'étude magistrale Le premier Roman de Tristan (1962). Maurice Delbouille s'attache à tracer le réseau des relations qui lient ces textes entre eux ou à l'archétype perdu, et à mettre en évidence l'originalité de chacun de ces remaniements.

L'Académie publie en 1954 son volume intitulé Sur la genèse de la Chanson de Roland, où il définit le statut du manuscrit d'Oxford dans la tradition textuelle, les sources du poème de Turold, et sa place dans les traditions stylistiques du genre. En 1959, il fait paraître un essai vigoureux, Les chansons de geste et le livre. Cet essai est aujourd'hui encore un grand classique des études sur l'épopée française. Sa démarche est toujours guidée par un positivisme équilibré, une prudence lucide face aux hypothèses brillantes et aux interprétations aventureuses, et une volonté permanente de s'en tenir au témoignage des textes. Partout se retrouve la même affirmation tenace : la littérature – au moins la littérature de l'Europe occidentale – est affaire de lettrés; les œuvres des plus prestigieuses aux plus humbles, de la chanson de geste au noël patois, sont créations individuelles, fruits de l'inspiration, mais aussi de l'héritage traditionnel, du métier, de l'ajustage calculé.

Delbouille n'a pas été un clerc confiné dans sa librairie. Il avait l'esprit de corps, le sentiment de la solidarité et le sens du service. Son autorité naturelle amena ses collègues à lui confier dans l'université des charges de représentation et de gestion. Il a géré aussi pendant près de vingt ans le Théâtre communal wallon. Il a été co-directeur de la revue Le Moyen Âge. Il a mis sur pied sept réunions savantes internationales. Le 9 mars 1940, l'Académie l'élit dans ses rangs. Il est resté fidèle à ses racines ouvrières. Membre du parti socialiste depuis sa jeunesse, il a été bourgmestre de sa commune de Chênée pendant vingt-cinq ans et sénateur pendant près de dix ans. Il a longtemps présidé le Centre international de recherches et d'informations sur l'économie collective.

Maurice Delbouille est mort le 30 octobre 1984.