À propos
Résumé
Autant le dire tout de suite : j’aime Werner Lambersy, le poète Werner Lambersy. J’aime le fait qu’il joue franco. Cartes sur table. J’aime la limpidité de ses recueils. La limpidité de chacun de ses « projets », comme on dit. Sommet d’où jeter son pinceau n’échappe pas à cette règle. Tant mieux pour nous, dirais-je.Dans une espèce de préface de quelques lignes mais qui n’en est pas une, Lambersy nous avertit : ce recueil a été écrit d’après les cent vues d’Edo de Utagawa Hiroshige où, humble interprète reprenant les instants de la vie quotidienne, il interprète avec des moyens simples des paysages dont l’homme ni la nature ne sont jamais absents. Et voilà, tout est dit, pourrait-on dire. Sommet d’où jeter son pinceau sera une suite de cent poèmes, de cent vues non pas d’Edo mais de nos villes et paysages contemporains. Cent poèmes aussi légers et graves que des estampes japonaises. Cent façons d’insister. De remettre sur la table le travail. De penser et de rendre compte sans détour, « avec des moyens simples », en toute humilité, notre rapport au temps, nos longs ou brefs séjours sur Terre. Cela aurait pu ennuyer. Cela n’ennuie pas. Cela est aussi varié que les cent vues d’Hiroshige. Cela se lit et se relit. Cela se médite sans fin. Cela est dit sans amertume. Cela est bourré d’humour et d’amour. Cela parle du métro. Du souffle. Des corps. Des poèmes. De la beauté du monde et de la mort. De la naissance aussi. Du fait qu’un jour on est, disons, « tombés du ciel », entrés puis sortis du ventre de nos mères en tout cas.
Bon c’est entendu Je suis entré dans le ventre De ma mère
Puis j’en suis sorti expulsé
D’où je venais ? Sans doute d’un feu où j’ai Grandi comme
N’importe quelle poussière Dans les soleils
Bon c’est entendu Je suis entré dans le ventre
Du monde
Et j’en sortirai bientôt sans Domicile fixe
Dans quoi> Serai-je alors entré Puis expulsé vers où encore
La nuit est une porte Qu’on n’arrive pas à claquer Pour de bon
Dans le fond, Lambersy n’arrête pas de revenir là-dessus. Sur cette affaire-là. Le fait que nous soyons ici. Coincés entre l’ombre et la lumière, la certitude qu’un jour nous « passerons muscade » – comme dit ma mère – et la beauté, la splendeur des étoiles, des falaises. C’est que, tout bien considéré, tout le reste n’est que « littérature ». Vains blablas. Agitations pour rien. Dans le fond, lire Lambersy, ce serait un peu comme remettre les pendules à l’heure. Remettre le nez au milieu du visage. Arrêter de nous voiler la face. Nous voir enfin pour ce que nous sommes : des êtres vivants – des corps, des souffles, des âmes, du sang – coincés dans le monde visible comme dans une parenthèse, entre deux lieux invisibles dont on ne saura jamais rien. Pas de quoi en faire un fromage. Pas de quoi en pousser de hauts cris. C’est comme ça. Point barre. Tout le sens du « travail » artistique, des « œuvres », verbales, musicales, picturales, etc., consistant alors à nous le rappeler, sans excès, sans pathos excessif, de façon humble, sans mise en avant de soi. Le poète parlant pour tout le monde, en quelque sorte. Se mettant de côté au profit de ce qui est juste là, devant lui : le corps des autres, les élans fantastiques, les fortes émotions que suscitent une musique, la nuit, le jour, la lune, un ciel étoilé.C’est qu’il y a du cosmique, chez Lambersy. Un sens inné et sûr pour nous replacer, nous et nos corps contemporains, dans une autre dimension. Un sens inné pour nous rappeler que, oui, même si nous n’y pensons pas ou peu ou jamais, nous sommes, mais oui, connectés à tout cela, toutes ces saisons qui passent sur nous. Toute cette « mécanique céleste ». C’est qu’il y a quelque chose de gnostique, chez Lambersy. Un souci de nous faire part, en toute humilité, d’une connaissance. D’une certitude toute simple. Un souci de nous parler de nous, de notre condition, de nos origines, de nos fins, même si, en bout de course, Lambersy le sait bien : peu entendront, peu voudront lire, peu voudront voir.Pas grave : Lambersy aura fait son « devoir d’humain », dirais-je.Et cela seul importe : faire ce qu’on est capable de faire, se croit capable de faire. Et le faire au mieux. Et le faire sans cesse. Cent fois s’il le faut. Mais de cent façons différentes. Tant la vie sur Terre est diverse. Tant il y a des corps, des souffles, des âmes, à célébrer. Aucun ennui à le refaire. Aucun ennui à écrire et écrire encore. Aucun ennui à lire et à relire encore. À se laisser porter ainsi on ne sait pas vers où mais dans la joie et, oui, la sérénité.Rien d’édulcoré, pourtant, chez Lambersy. Rien de mièvre. Ou d’extase béate un peu idiote. On peut ouvrir n’importe où Sommet d’où jeter son pinceau et tomber sur une perle. Celle-ci est le poème 41 :
Parfois la nuit quand Je dors J’entends la minuterie
Minutieuse Monotone de la mort
Et j’ai besoin aussitôt De me coller tout Contre toi
Contre ta peau de talc
Comme un poster Mouillé oublié sur un Mur de la ville
Une affiche électorale Sous la pluie
Au matin Je regarde le trafic des Nuages
Le feu rouge du soleil Dans la fenêtre Sale
Puis je descends M’aligne avec d’autres Au bord du Styx
Et plonge Dans la tasse De café tiède du métro
Rien à ajouter. Rien à retirer. La vie dans ses multiples strates, en somme. La vie riche à souhait. Belle et grave. Drôle et limpide. Sinistre et cruelle. Joyeuse aussi parfois. La petite danse libre, si semblable et différente de celle d’hier, des êtres vivants du jour d’aujourd’hui, comme on dit.Vincent Tholomé
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