À propos du livre (début de la première partie)
Albert Giraud nous propose l'exemple d'un homme qui pratiqua l'effacement de soi pour mieux alimenter et cultiver en lui un orgueil intellectuel qui se voulait exempt de faiblesse.
L'honneur de servir l'art passa toujours pour lui, le plaisir d'en être récompensé. Ce sentiment d'être investi d'une grande dignité, sans qu'il sentît la nécessité de l'extérioriser dans son attitude, lui conférait un prestige intimidant. Quand, introduit à la table des Jeune-Belgique par Ivan Gilkin qu'il connaissait déjà depuis longtemps, Valère Gille aborda Giraud pour la première fois, il en eut, dit-il, «les bras et les jambes coupés». En revanche, il fut tout de suite à l'aise avec Max Waller. Gustave Vanzype qui, en 1889, appartint pendant quelques mois à la rédaction de l'Étoile Belge et qui y rencontrait Giraud, n'osa même pas lui avouer son admiration. «Avec Eekhoud, pourtant plus sensiblement mon aîné que Giraud, les relations avaient été tout de suite très amicales, les distances très vite abolies. Il n'en alla point ainsi avec Giraud. Quand je quittai l'Étoile, je tutoyais Eekhoud. Je ne connaissais pas Giraud.» Même état d'âme que chez Valère Gille, on le voit, à l'ablation des membres près.
Cette réserve dont Albert Giraud ne se départit jamais, a gagné, quand ils parlent de lui, ses admirateurs et ses amis. Leurs témoignages ne sont pas différents de ce qu'ils seraient s'ils n'avaient connu Giraud que par le dehors. Lui-même s'est plu, non comme Stendhal, à brouiller les pistes, ce qui est un moyen indirect, mais fort efficace d'exciter les curiosités et de stimuler la recherche, mais à décourager les approches. Tenté de rédiger ses souvenirs, il a été pris de recul devant l'enfant qu'il avait été. «Il m'a ressemblé ; je ne lui ressemble plus. Je le ferai vivre devant vous comme un romancier fait vivre une créature de sa verve.» Et il l'appellera Jean Heurtaut. On se rend compte tout de suite que ce qui l'a séduit dans l'idée d'évoquer ses souvenirs, c'est, d'abord, le plaisir de retourner en pèlerinage aux rues de la vieille ville provinciale où il avait été élevé, dans ce Louvain disparu de ses enfances. La physionomie de la ville s'est singulièrement altérée en un siècle, et non pas seulement sous les coups des envahisseurs. Mais de toute façon, c'est un décor pour une ombre que le poète dresse, en s'attendrissant, dans ces «Souvenirs d'un autre».
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