Un monde sur mesure


RÉSUMÉ

« Des marchés où s’était épuisée notre arrière-grand-mère aux magasins de prêt-à-porter montés par nos parents, tout nous ramenait aux tailleurs juifs des shtetls de Pologne. Quatre générations plus tard, on ne se fournissait plus dans le Sentier, à Paris, mais chez d’invisibles intermédiaires qui ramenaient la marchandise du Bangladesh, du Pakistan ou de Chine. Qu’importait la provenance des pièces, qui les avaient confectionnées et comment, nous devions reconnaître…

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À PROPOS DE L'AUTEUR
Nathalie Skowronek
Auteur de Un monde sur mesure
Nathalie Skowronek est née à Bruxelles en 1973. Après une agrégation de lettres, elle travaille dans l’édition puis pendant sept ans dans le prêt-à-porter pour femmes. Elle revient à la littérature en 2004 en créant la collection « La Plume et le Pinceau » pour les éditions Complexe. Elle publie son premier roman, Karen et moi (Arléa, 2011), à trente-sept ans, premier volet d'une trilogie familiale qui nous mène des shtetls de Pologne jusqu'au Sentier en passant par Auschwitz. Suivront Max, en apparence (Arléa, 2013) et Un monde sur mesure (Grasset, 2017). En 2015, elle fait paraître un essai, La Shoah de Monsieur Durand (Gallimard, 2015) en lien avec son histoire. Son prochain roman, La carte des regrets, paraîtra en février 2020 aux éditions Grasset.


NOS EXPERTS EN PARLENT...
Le Carnet et les Instants

De livre en livre, Nathalie Skowronek revient sur l’histoire de sa famille plongée dans l’horreur de la Shoah. Un monde sur mesure n’évoque plus directement l’extermination des Juifs. L’auteure y raconte l’histoire professionnelle de ses deux lignées grand-parentales en la situant dans l’évolution économique et sociale de nos sociétés aux XXème et XXIème siècles.Au départ, se dessine la figure du tailleur juif dont « on savait qu’elle nous avait précédés, quelque part, plus haut dans la lignée ». Car les ancêtres travaillent dans le secteur de la confection. Mais lignée paternelle et maternelle vont diverger.L’aïeule paternelle a fui la Pologne et s’est établie à Charleroi dans les années 20. La famille…


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La Belle Enceinte : Nos amours de Flandre et de Picardie

Qu’est-ce donc que cette « Belle Enceinte » qui fait le titre du dernier opus de l’œuvre foisonnante de Rose-Marie François ? Une ville mythique ? Une somptueuse parturiente ? Un bijou totémique ? Ou la narratrice elle-même d’un livre qu’il serait vain de  résumer sans en détruire la nature, si le sous-titre, lui, en éclaire l’intention : Nos amours de Flandre et de Picardie.  Un sujet qui de l’aveu même de l’autrice l’a hantée pendant trente-trois ans pour comprendre «  comment les mémoires entremêlées de mes ancêtres, tant ouest–flandriens que picards hennuyers, passent des entrailles de la terre aux feux nords du Solstice pour arriver jusqu’à nous aujourd’hui  ». Au-delà de ces « précisions », s’ouvre l’univers fantasmagorique dont la démiurge, avant de s’envoler magnifiquement dans les épiphanies d’une mémoire enchantée, présente les différents « acteurs ». Précaution à la fois utile et  proche d’un défi peut-être parfumé d’ironie  légère tant leur réalité se partage entre les affleurements d’une histoire personnelle et l’onirisme symbolique des  comportements.Ainsi, Rose-Marie François, belle enceinte elle aussi, après ces trente années de gestation, offre-t-elle à ses ancêtres le fruit transcendé et longuement mûri de la semence dont ils l’ont fertilisée.L’athanor de cette alchimie d’une mémoire réinventée, c’est Quargneries – la Belle Enceinte, ville mythique (qui semble fondre en un seul les noms de deux localités boraines). Quatre portes lui donnent accès. Celle de l’Ouest (dite des Pluies), celle du Nord (dite la porte Neige), celle de l’Est (dite des initiés) et la porte Sud (dite de la Mémoire). «  Du livre, de la ville, de la vie, –nous dit-on – l’art consisterait à trouver la bonne entrée…  »Au cœur de ce lieu géométrique de la fabulation signifiante, trois personnages emblématiques parmi d’autres : Jan Frans van der Weyden, le Thiois devenu houilleur en Picardie pour fuir la famine et qui, sur le chemin du retour, découvre Quargneries – la Belle Enceinte, ses rites étranges et ses habitants dont la belle Victorine, artiste porcelainière qui deviendra son épouse. En « scène » aussi, le professeur Jean-François del Pasture – sorte de contretype inversé mais évident de Jan Frans – toujours en recherche de sagesse et enfin victime de la haine meurtrière de l’ancien mineur qui  abat son pic à charbon sur lui et sur Victorine, devenus couple d’amants extasiés. Pourtant, au forcené qui « a dans la tête des chaînes de slogans, un drapeau qui flotte sur des hordes qui réclament vengeance – de quoi ? Ils seraient bien en peine de le dire  », une voix a chuchoté: « Tu vas détruire ton frère. Il est encore temps de te raviser.» Mais cette voix, il la fait taire. Il tue son jumeau, son semblable, son frère. Et dans sa rage, il n’entend pas voler les éclats de verre, il ne sent pas le sang qui sourd du poing qu’il a lancé dans son miroir. Dans son propre miroir ».    Toutefois, ces étincelles projetées par le brasier grandiose qu’attise le souffle de l’Histoire et d’une aventure personnelle cherchant son chemin dans le labyrinthe des symboles, ne doivent pas occulter l’élément central de cette « féerie » : la danse de l’écriture. Chorégraphie envoûtante  dont on pourrait dire comme de la voix du père de Jean-François : « … si mélodieuse qu’elle enfonçait la logique du discours  », et que les lycéens «  l’écoutaient comme un agréable bruit de source, un chant sans paroles, un message passé sans texte  ».  Mais que plus tard «  on comprendrait » . À l’instar du service de table en porcelaine de Victorine, fruit d’un travail de plusieurs années, clairement emblématique de celui dont Rose-Marie François est elle-même la belle enceinte : «  Plaisante à l’œil, cette vaisselle est surtout une périlleuse construction géométrique. Sur la table dressée, on suivit, d’un couvert à l’autre, l’itinéraire dédalesque de divers personnages peints en arborescences. On croirait voir représenté là le destin d’une famille, de plusieurs familles, alliées, avec leurs espérances, leurs querelles, leurs passions, leurs ruptures . » En précisant toutefois que «  Si l’on écartait l’idée de repas, de nourriture, on pouvait très bien arranger les pièces (…) comme autant d’éléments d’un puzzle, jusqu’à créer un édifice, une sculpture fascinante : lisse et nacrée au soleil, chaotique et sombrement multicolore à la lueur des bougies . »Et c’est bien la magie de ce livre flamboyant que de gratifier celle qui s’acquitte ainsi d’un devoir impérieux, tout en offrant au lecteur la fête d’une langue aérienne, libérée, inventive, convulsivement poétique… Et dans le crescendo du ballet d’images d’une sensualité à la fois puissante et enluminée, la montreuse ne manque pas d’évoquer, en arrière plan, des menaces d’aujourd’hui. Celle qu’une certaine vulgarité  fait peser sur une époque par ailleurs en proie à de dangereux écarts, mais surtout celle qui pèse sur une terre où s’avère bien difficile, comme il en est pour toute richesse, de préserver les cadeaux du métissage.…