Paul Meyer, le franc-tireur du cinéma belge


(Article paru dans Cinergie, Webzine 120, octobre 2007) Qu’est-ce qui fait un grand cinéaste ? Ses films, mais aussi la manière dont il participe à l’histoire de sa cinématographie, le point de vue filmique qu’il porte... et qu’il transmet, par-delà les générations. Si l’on s’en tient à cette définition, Paul Meyer est sans aucun doute l’un des plus grands cinéastes belges, malgré le petit nombre de films réalisés, tout au long de sa vie. Il est celui qui aura réussi à établir une passerelle entre le cinéma documentaire et le cinéma de fiction, celui qui aura pu porter un regard sur la Wallonie et sur la déroute sociale, celui qui sera parvenu à transcender le didactisme de la sociologie pour une œuvre formelle et narrative (dont il faudrait analyser en détail les parti-pris de mise en scène, pour la prise de vues, le jeu des acteurs, la plupart du temps non professionnels, et les choix de montage). L’une des explications de cette éclatante…
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Pour son premier long-métrage de fiction, Jean-Philippe Martin plonge dans l'univers du son et élabore une enquête amoureuse têtue où la recherche de la vérité évoluera au fil des rencontres et des confrontations. Sonar Ingénieur du son en déprime, Thomas, trentenaire, vit reclus dans le studio d'enregistrement de son patron, mais néanmoins ami. Suite à l'échec d'une liaison amoureuse, il a délaissé sa passion – réaliser des portraits sonores – et se contente de vivoter grâce à des boulots alimentaires et sans intérêt. Sa rencontre avec Amina sur une aire d'autoroute va le bousculer et l'obliger à prendre sa vie en main et à s'ouvrir au monde. Thomas accepte de la loger quelque temps et découvre que cette femme lumineuse et en colère cache une histoire douloureuse. Fasciné, Thomas se sent de plus en plus happé par ce mystérieux personnage et retrouve en elle une envie de création. Suite à une violente dispute, Amina disparaît. De plus en plus obsédé, Thomas décide de partir à sa recherche À la fois road-movie intérieur et physique, « Sonar » est avant tout l'ouverture progressive au monde et à la vie d'un homme égaré, enfermé dans son marasme et sa difficulté d'être. Judicieusement, le cinéaste traduit plastiquement cette évolution par une utilisation réussie de la profondeur de champ, de l'évolution du cadrage et de la lumière. Enfermé dans son studio d'enregistrement, Thomas l'est aussi par un cadre serré et une profondeur de champ réduite, l'entourant d'un flou systématique, rupture d'avec le monde. La fuite d'Amina l'oblige à sortir, à réécouter son environnement et à reprendre contact avec les autres. Malgré l'interprétation très effacée de Baptiste Sornin et certaines longueurs, le cinéaste parvient à rendre compte de cet élan. Caché derrière son casque et son micro, Thomas va réapprendre le monde par les sons et les rencontres successives pour chercher Amina. Des cités de banlieue grisâtres au Maroc solarisé, ses déambulations le conduiront aussi à s'exposer et à n'être plus uniquement dans l'enregistrement. Ainsi, le cadre s'élargit pour s'ouvrir complètement lors de la séquence magnifique, chez les parents d'Amina, hors du temps et fondatrice dans la mue de Thomas. Apprentissage Cet apprentissage de l'extérieur et de la lumière est doublé subtilement par une réflexion sur comment les individus se construisent ou se réinventent pour échapper à une société, une culture, une norme qui les contraint et les emprisonne. Portée par sa volonté de liberté et d'entièreté, Amina est d'abord un personnage-objet, objet de fantasme pour Thomas, tant amoureux qu'artistique (il veut réaliser un portrait d'elle), objet de rumeurs assassines de la part de ceux et celles qui la connaissent de loin et objet de ressentiment de la part de sa famille. Le mensonge lui permettra de survivre et de devenir sujet de sa propre vie, superbe paradoxe. Enfin, sa confrontation ardente avec Thomas lui permettra d'exister comme son égale, chacun.e ayant trouvé dans l'autre un apaisement et une possibilité d'être soi sans mentir. © Fred Arends, 2017…

Derniers figurants d’une ville fantôme À propos de Zvizdal

(Tchernobyl – si loin si proche), collectif Berlin Le point de départ des spectacles de Berlin se situe généralement dans une ville ou une région de la planète. Fondé en 2003 par Bart Baele, Yves Degryse et Caroline Rochlitz, le collectif anversois se caractérise par l’aspect documentaire et interdisciplinaire de son approche. Ensemble, ils ont entamé un cycle intitulé Holocène XX  , avec les spectacles Jerusalem, Iqaluit, Moscow, puis le cycle Horror Vacui avec Tagjish, Land’s End et Perhap’s All The Dragons. C’est avec la journaliste Cathy Blisson qu’ils ont choisi de poser leur regard et leur caméra sur Zvizdal et ses deux habitants. Portait filmique, performance théâtrale sur multi-écrans... Zvizdal s’attache à l’existence de Nadia et Pétro, dans une banlieue de Tchernobyl. Inspirés par leur vie hors norme en terre contaminée, le groupe Berlin et Cathy Blisson ont réalisé un projet entre théâtre, installation et documentaire – d’une profondeur abyssale. Cette création, qu’on a pu voir à Bruxelles dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts aussi bien qu’au Centquatre-Paris, pendant le Festival d’automne 2016, a laissé sans voix bon nombre de spectateurs. Touchés, émus, respectueux, affolés..., difficile pour le public de sortir indemne de ce récit tragique et réel. Impossible de ne pas être en empathie avec ce couple de vieillards du bout du monde, qui continue à vivre comme si de rien n’était, dans une nature étonnamment luxuriante. Robinson Crusoé d’un cataclysme invisible (la radioactivité ne se décèle pas à l’œil nu), Nadia et Pétro vivent reclus dans un territoire abandonné des humains. C’est après plusieurs voyages en Ukraine que Cathy Blisson a rencontré (par hasard) ce couple incroyable qui vit dans la zone interdite de Tchernobyl. Critique dans les champs de la création contemporaine hybride, à la croisée des disciplines scéniques et autres arts visuels XX  , Cathy Blisson connaissait la quasi-totalité des spectacles du collectif Berlin. Elle poursuit aujourd’hui un travail d’écriture en tant que dramaturge auprès de plusieurs compagnies et s’attelle à des projets personnels d’écriture textuelle et sonore, notamment avec Anne Quentin (Collectif &.). Quand elle a rencontré pour la première fois Yves Degryse et Bart Baele, après un de leur spectacle programmé au théâtre de la Cité Internationale, c’était sans arrière-pensée : « Nous avons commencé à discuter et j’ai évoqué ma rencontre avec Nadia et Pétro, qui vivaient comme seuls au monde dans un village déserté car soumis aux radiations. J’avais envie d’en faire un projet et il (Yves) m’a demandé si j’avais une équipe... et c’est parti comme cela. Bart et Yves ont cette capacité à rentrer par la petite porte dans les grandes histoires ou à voir les grandes choses dans de petites histoires, sans être intrusifs. Le premier tournage a commencé en 2011.» XX   Pour mémoire, cela fait déjà une trentaine d’années (le 26 avril 1986, accident classé 7 sur l’échelle internationale des événements nucléaires) que le plus grave accident nucléaire (avec Fukushima) a eu lieu, dans cette ville du nord de Kiev, en Ukraine. Dans les mois qui ont suivi la catastrophe, 350.000 personnes ont été déplacées, des dizaines de villages rasés et des zones d’exclusion délimitées (voir Pierre Le Hir, « Retour à Tchernobyl », Le Monde du 25-04-16). Après plusieurs voyages dans cette région, Cathy Blisson a pu pénétrer dans la zone interdite grâce à un ami photographe et a découvert les nonagénaires : deux vieux magnifiques aux gueules burinées. Solaires, malgré leurs bouches édentées et leurs silhouettes amaigries et bancales. Nadia, dite Baba ou La Vieille – par celui qu’elle nomme le Vieux –, avance en boitant, miraculeusement. Ce projet s’est donc naturellement construit autour d’eux et de leur rythme lent. Par nécessité et respect pour ces deux personnes, qui sont aussi les personnages principaux du récit, avec leurs animaux : « Partir à la rencontre de Pétro et Nadia, âgés respectivement de quatre-vingt-six et quatre-vingt-cinq ans à l’époque, nécessitait un travail sur le long terme. C’était clair que nous devions rentrer dans le rythme de leur vie et suivre les saisons » XX  , explique Yves Degryse. Filmés au fil du temps, 4 ans durant, le couple se révèle progressivement aux interviewers. Baba et son Vieux se confessent très simplement à la caméra. Philosophes en détresse, survivants de guerre lasse, ils n’ont jamais voulu quitter cet endroit malgré la radioactivité... Pour aller où ? C’est le plus bel endroit du monde. C’est là qu’ils sont nés et qu’ils ont grandi. Ils se connaissent et s’aiment depuis la tendre enfance. Ils ne connaissent pas d’Ailleurs. Cathy Blisson rappelle ces paroles sidérantes de Pétro : « Regardez-nous, on marche, on est debout ; ce sont les gens qui sont partis qui sont morts. Mon corps s’est adapté et si je partais, je mourrais. » XX   La caméra du collectif Berlin les a accompagnés pendant tout ce temps au rythme de deux visites par an. D’une année (et d’une saison) sur l’autre, faute de moyens de communication, les créateurs ne savaient pas s’ils les retrouveraient. Lors des premiers temps du film documentaire, monté de manière chronologique, nous les voyons en compagnie de quelques animaux dont la présence est essentielle. Vache, cheval et chien faméliques ont des fonctions vitales dans cette existence précaire : l’un aide au champ, l’autre donne du lait, ils se tiennent chaud... Tournées en extérieur (le couple ayant interdit l’accès à sa maison), les images traduisent le drame d’un coin de planète anéanti. Autrefois, le village était habité, des gens y travaillaient, il y avait de l’eau et de l’électricité... Basiques, rares et sommaires, les mots de Baba et Pétro s’attachent à décrire le quotidien. Tels des personnages beckettiens, ils semblent frappés d’immobilité et d’essentialité. Devenus étrangers au danger qui les environnent, ils parlent de la vie, l’amour et la mort – qu’ils côtoient constamment et emporte progressivement les bêtes, puis le Vieux. Inexorable dépeuplement. Images de Baba dans sa cahute isolée qui croule sous la neige. Quintessence de l’immense solitude, inexorable dépeuplement... Autant de signes arrachés au monde insensé de Tchernobyl qui font à nouveau songer à l’univers de Beckett et plus précisément au Dépeupleur. Cette œuvre frappante de la littérature contemporaine propose en effet le modèle réduit d’un monde possible (ou pas), un curieux microcosme caractérisé par l’épuisement de son peuple... Au plateau, au milieu d’un dispositif bi-frontal, les images défilent sur un grand écran surélevé qui sépare l’aire de jeu centrale. Trois maquettes alignées en-dessous représentent l’environnement du couple : cour, jardin et champ environnant leur maison, l’une aux beaux jours, l’autre en automne et la dernière en hiver... Avec humanité et sans pathos, Berlin a su recueillir les témoignages troublants et presque irréels de Baba et Pétro, et les restituer sur les différents supports de cette scénographie. Leur spectacle (le mot ne convient guère) sans acteurs vivants, se déroule donc dans ce dispositif proche des arts plastiques : l’entièreté du documentaire est projetée sur le grand écran la plupart du temps ; et des extraits choisis sont présentés à l’intérieur des maquettes - qui sont elles-mêmes filmées en direct. 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