Auteur de Alpha Bêta Sarah
Constance Chlore nous donne à lire une systémique familiale complexe où chaque membre est au bord de l’explosion. La mère, Maud, est animée par une soif inextinguible de séduire les hommes et fait jaser les habitants du village de Cahuns. Quant au père, Dan, c’est un chasseur de lièvres qui prend du plaisir à tuer et dépecer les bêtes et qui cogne ses enfants, Sarah et Ernst, quand les mots lui manquent.
Au début du récit, Sarah s’évade de la maison pour fuir la violence paternelle. Elle se réfugie dans la forêt, qui devient le reflet d’elle-même : elle respire avec elle, vit à son rythme, devient de plus en plus sauvage, tel un animal traqué.
Un cri immense la déchire ; la forêt s’étend dans tout son corps.…
Félicité Lyamukuru était adolescente lorsque, le 7 avril 1994, se déclencha le carnage. « Le génocide m’a trouvée en troisième secondaire. J’avais seize ans, j’étais vieille. » Presque toute sa famille fut anéantie dans le cataclysme qui ensevelit au Rwanda un million de Tutsis.Elle voulut d’abord oublier ces mois d’épouvante, d’arrachements, d’insoutenable douleur, terminer ses études, vivre « normalement ». « J’ai mis du temps à entrer dans la grotte de mes souvenirs », écrit-elle aux premières pages de son récit poignant L’ouragan a frappé Nyundo . Elle franchissait un grand pas en participant pour la première fois, le 7 avril 2008, à Bruxelles où elle habite depuis l’an 2000, à la marche aux flambeaux qui commémore chaque année la mémoire des victimes. « Désormais, j’assumais mon identité de rescapée. »Comprenant que la parole est plus féconde que le silence, elle formait, vingt ans après la tragédie, le projet d’apporter un témoignage encore brûlant, de livrer son « fragment de vérité ».Le livre s’est élaboré en deux ans, associant Félicité Lyamukuru et Nathalie Caprioli, qui lui avait proposé d’être sa plume.Au long de rencontres denses, le désir initial de laisser à ses quatre enfants des traces de son histoire familiale saccagée s’est mué, pour Félicité, en quête de sens. Mise au jour des étapes qui ont conduit à l’impensable extermination des Tutsis – et des Hutus qui prenaient leur défense.C’est ainsi qu’elles se sont rendues, en avril 2015, au Rwanda, où la jeune femme a retrouvé de rares parents épargnés et, surtout, a eu le courage de rencontrer, dans leurs prisons, deux détenus qu’elle avait connus auparavant, impliqués dans le génocide. Face-à-face saisissants, insérés dans le récit.Nous revivons sur ses pas ce « voyage mémoriel », qui s’ouvre par l’évocation d’une enfance heureuse à Nyundo, petite ville du nord-ouest du Rwanda, non loin du lac Kivu, entre son père, enseignant au Petit Séminaire, sa maman infirmière, ses frères et sœurs.Sans oublier un grand-père maternel tant aimé et respecté, qui accueillait dans sa ferme, à l’époque bénie des vacances, enfants (il en avait eu onze) et petits-enfants.Mais des discriminations percent, à l’école, dans la ville. L’atmosphère se fait tendue, et l’horizon lourd de menaces. Les parents ont voulu garder leurs enfants, qui se sentent désarmés, à l’écart de l’âpre réalité ancrée depuis des années : les pogroms anti-Tutsis, à partir de 1959, se sont succédé en 1963, 1973, 1990, 1991, 1992. En 1964, « le président Kyabanda prophétise la fin de la race tutsi. Le « inyenzi », le cancrelat, est le nouveau nom du Tutsi ».Incidents et humiliations se multiplient. Jusqu’au drame : le soir du 6 avril 1994, l’avion du président Habyarimana est abattu. Dès le lendemain, tout s’embrase.La famille se réfugie au Petit Séminaire, qui est bientôt pris d’assaut, y compris la chapelle secrète, qu’ils avaient crue inviolable, où la jeune fille, sortie un moment pour gagner le bureau de son père, découvre en revenant, au milieu de dizaines de corps démantibulés à la machette, sa mère et ses sœurs, mortes. Un oncle agonisant, bras et jambes coupés, qui parvient à prononcer les noms des assaillants, voisins devenus tueurs (c’est l’un d’eux que, vingt et un ans plus tard, Félicité interrogera en prison), lui confie sa fille de quatre ans, grièvement blessée.Nous assistons au siège de la cathédrale de Nyundo où, tapie dans le clocher avec son père, elle échappe au massacre.Son chemin la mène dans un orphelinat, sa petite cousine blessée dans les bras, grâce à un militaire compatissant. De là, elle communique par lettres avec son père qui, réfugié dans l’évêché avec des centaines de rescapés, lui promet que bientôt il fera jour et qu’ils seront réunis. Mais l’évêché est attaqué. Parvenu à s’enfuir, le père, sur le point d’atteindre une forêt où se cacher, est tué. Le cauchemar n’en finit pas…Début mai, l’orphelinat déménage à Goma, au Zaïre. Enfin, une surprise illumine ces jours de deuil : Félicité retrouve, par hasard, son jeune frère Jimmy.En septembre 1994, elle rallie Gisenyi avec la famille de son amie Mimita, devenue sa famille d’accueil. Petit à petit, elle ré-apprivoise la vie, malgré les absences inguérissables.Elle rencontre Johnson, l’amour naît. Lorsqu’elle part terminer ses études en Belgique, ils se promettent de s’attendre. Moins de trois ans plus tard, elle le revoit à Kigali, et ils décident de se marier et de fonder une famille. C’est à Bruxelles qu’ils s’installent.La politique de réconciliation nationale du gouvernement rwandais, en 2003, s’accompagnant de la libération de dizaines de milliers de génocidaires pour désengorger les prisons, clôt définitivement ses idées nostalgiques de retour au pays. « Autant je crois à la résilience, autant j’estime la réconciliation impossible. »Elle s’insurge d’ailleurs contre le glaçant silence des autorités religieuses catholiques qui, s’abstenant de condamner immédiatement les campagnes meurtrières, ont laissé la voie libre à ceux qui clamaient que « les tueries étaient approuvées par Dieu ». Et souligne que de nombreux prêtres, reconnus pour leur rôle pendant les massacres, n’ont pas été relevés de leur office.Félicité et Johnson voulaient six enfants. Ils s’arrêteront à quatre, aux trente ans de la jeune femme. La maternité lui fera mesurer mieux que jamais l’héritage de ses parents, qu’elle sent toujours proches et dont elle dresse des portraits émouvants. Son père qui, durant la tragédie, écrivait un texte intitulé L’ouragan a frappé Nyundo , titre qu’elle a choisi de reprendre : « Même en colère, son regard restait tendre. » « J’aimais la façon de rire de ma mère, de porter tout à la lumière de la dérision. »L’ultime chapitre, Riposte au négationnisme , est sans ambages. Car, dès la fin du génocide, certains « ont repoussé les limites de la raison jusqu’à prétendre que, parmi le million de morts, quatre-vingt pour cent étaient des Hutus ». Elle insiste : « Le négationnisme ne se contente pas de succéder au génocide : il le prépare, l’accompagne tandis qu’il est mis en œuvre et lui fait suite – une vérité qui vaut pour tous les génocides ».Comment contrer les dérives négationnistes ? En témoignant au monde. En osant se raconter.…
Iris et Octave ou Les mésaventures de deux jeunes amants qui se croyaient cosmiques
Après une rupture de dix-huit mois, Iris et Octave partent célébrer leurs retrouvailles dans la maison de campagne de Mamimosa, la grand-mère de l’héroïne. Animés par leur désir de fusion et d’intensité, ils s’isolent pour mieux se ressentir, unir leur corps et se gorger de leur passion réciproque.Ayant tous deux plus ou moins 25 ans, ils se sont rencontrés lors de leurs études à l’université. D’un côté, Iris est une belle jeune femme rousse, intense et flamboyante, un brin dépendante des hommes ; de l’autre, Octave est un héros baudelairien sensible, idéaliste et terrifié par l’ennui. Tous deux épris de lecture et de poésie, ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. Exaltés par leur soif d’absolu, ils vivent leur amour comme un royaume à conquérir, possédés par leur passion dévorante qui chasse leur ombre, méprisant les besoins pragmatiques du corps, l’essentiel pour eux étant de vivre l’amour comme une expérience esthétique. Lui avait érigé l’amour fidèle et l’abandon de soi au profit de l’autre en valeurs cardinales de l’amour absolu – un amour pur et propre qui relevait presque de la dévotion, et faisait de lui une sorte de Vierge perpétuelle et sacrificielle. L’ambivalence de la condition d’Iris résidait dans le fait que c’était aussi pour cela qu’elle l’aimait. Si elle avait tendance à considérer la multiplicité de ses propres expériences érotiques comme un mal nécessaire, elle espérait les sublimer, par son talent, en bagage d’expériences esthétiques – pourtant logeait en elle, comme un pou furieux et réfractaire, une part de culpabilité et d’admiration pour l’absence de concessions d’Octave lorsqu’il s’agissait de l’aimer. Iris aimait follement – et pourtant ne pouvait s’empêcher de rêvasser d’un ailleurs, où qu’elle fût. Mais dans cette plénitude romantique, où les frontières entre l’un et l’autre s’estompent, où il n’est possible de vivre qu’à travers l’autre, la destructivité les guette. Non loin de là, la haine tapie les suit à la trace… Ses lamentations s’amplifièrent et Octave la regarda, désarmé. Tout son corps de perle était agité de lourds sanglots qui faisaient hoqueter son dos pareil à une coquille d’huître. Il était un peu en colère, bien sûr : elle n’avait pas le droit de lui faire des reproches. Mais Iris semblait tellement persécutée par son chagrin qu’il la prit en pitié et se précipita pour l’embrasser. Au début, elle refusa un peu, balbutiant entre deux sanglots : « Je suis horrible, horrible, va-t’en, je ne te mérite pas, je t’aime, il faut que tu t’en ailles, va-t’en, je suis la pire, je suis horrible, horrible. » Mais, bien vite, ils s’embrassèrent à pleine bouche, à moitié tombés au sol à cause de la précipitation de leur passion. Les pleurs d’Iris se firent plus bas, puis finirent par s’arrêter. « J’ai encore fait un caprice », pensa-t-elle quelque part loin au fond d’elle, tandis qu’elle retenait Octave de les relever. Dans ce premier roman, Alice Hendschel nous donne à lire un presque huis clos dans un style axé sur le détail des émotions à travers le prisme sensoriel. L’intérêt du récit ne réside pas tant dans l’action que dans le portrait des amants et les scènes passées et présentes qui permettent de palper la complexité de leur relation. Lorsque le terreau de l’amour est constitué de passion et de jalousie sans concession, ce dernier se fait tyrannique. Nos jeunes amants s’aiment tellement qu’ils s’aiment mal et se blessent inévitablement. Iris et Octave nous emmène dans les tourments d’un amour fou, où l’anxiété se fait crescendo , où le passé ressurgit inéluctablement, offrant ainsi aux amants deux voies : la destruction ou une possibilité d’individuation. Les amants réussiront-ils à poursuivre leur relation malgré les déchirures passées ? Séverine Radoux Plus d’information Après une longue rupture, Iris et Octave décident d’accorder une dernière chance à leur amour. Et c’est dans un petit village des Ardennes belges qu’ils trouvent refuge, le temps de sceller leurs promesses réciproques. Pour combien de temps ? Ils l’ignorent eux-mêmes. Ainsi, perdus entre champs et forêts et entre Meuse et falaises, Iris et Octave se promènent, font les courses, cherchent l’inspiration, ratent le bus, discutent, boivent de déraison, lisent, font l’amour et pleurent abondamment. Mais toute escapade, si champêtre qu’elle soit, n’empêche pas le monde extérieur d’exister.…