En 2013 déjà, Anne Brouillard avait réalisé un leporello, tout en finesse, qui se déroulait sur 23 kilomètres, de Dinant à Namur, pendant l’hiver. Les lumières de saison se reflétaient avec splendeur dans les eaux de cette province wallonne du centre de la Belgique. Cette fois encore, l’album propose un voyage en train, mais le trajet quitte les bords de la Meuse et sillonne la Flandre d’Ostende à Bruxelles, sur plus ou moins 100 kilomètres. Le parcours, réalisé au printemps, ne se limite pas à voir défiler l’espace, il permet au lecteur aussi de se déplacer dans le temps, tout au long des mois de cette saison.
Les premières images dévoilent en effet des paysages du début du printemps, balayés par le vent et la pluie, la brume et le ciel gris, avant de découvrir une petite percée de ciel bleu et une joyeuse lumière nouvelle. Les ombres couvrent alors tendrement les arbres et les champs, et une clarté joyeuse berce le trajet du train. Les roues glissent délicatement sur les rails, dans une musique particulière, au rythme mi-majeur de violons baroques imaginaires. D’une image à l’autre, le décor s’installe lentement et se déploie dans une poésie visuelle sans cesse renouvelée, grâce à une délicate palette de tons qui réchauffent le lecteur. Le voyage l’entraîne dès lors le long des voies de chemin de fer et au cœur même de la campagne flamande, habitée de songes et de mouvements indolents. Les fermes, perdues le long des bois et des canaux, se transforment insidieusement en riches maisons ornées de pignons à gradins, avant de pénétrer le monde urbain de la capitale dans le soleil couchant. Tous ceux qui ont effectué ce trajet, dans un sens ou dans l’autre, pour se rendre en vacances, reconnaîtront les lieux de leurs rêveries d’enfants ou d’adolescents et pourront se souvenir des délicieuses odeurs des pâturages et des champs, le long de la Lys et de l’Escaut.
Poète de l’intime, de l’intérieur des maisons protectrices et, en même temps, des horizons infinis de forêts, de lacs et de montagnes, Anne Brouillard sait faire vibrer son public, autant avec les mots qu’avec les images. Cette fois, cette spécialiste de l’album « tout en images » (selon l’expression de Sophie Van der Linden) prouve à nouveau sa maîtrise de la narration plastique, atteignant ainsi l’essence même de l’émotion. Son Voyage retour, comme avant lui son Voyage d’hiver, traverse notre petit pays dans une histoire sans paroles qui dépasse allègrement les frontières linguistiques.
Monique Malfait-Dohet