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Dans Théorie des bulles, le phylactère déclare son indépendance et s’offre un joyeux voyage ludique, se mue lui-même en image, s’affranchissant de son rôle discursif. 

Au cœur du vocabulaire graphique de la bande dessinée, la « bulle », ou phylactère, est probablement l’un des éléments les plus caractéristiques. En BD, son interdépendance avec l’illustration est la relation codifiée qui participe à définir le 9e art. 

Emilio López-Menchero, dans sa Théorie des bulles, dépouille le phylactère de sa fonction, à savoir de ce qui le circonscrit traditionnellement : l’accompagnement de texte. Mais la bulle, allégée d’onomatopées ou de texte, gagne en expressivité et se remplit d’une nouvelle signification : le trait s’émancipe, devient à lui seul l’élément narratif et déborde son rôle initial. Agressif, sensuel, dynamique, continu ou haché … l’auteur lui redonne son pouvoir d’abstraction et met au centre de son ouvrage les potentialités qu’il recèle.  Il rappelle au lecteur à quel point cet élément constitutif est central et crée du sens par lui-même, retrouvant par-là son statut d’image, alors qu’on le définit généralement par opposition à celle-ci. 

Néanmoins, au-delà de la démonstration théorique, Théorie des bulles est avant tout un joyeux voyage ludique : la bulle traverse l’histoire de l’art, du cinéma, de la bande dessinée elle-même et fait aussi écho au numérique, son parent/concurrent actuel. Ses différentes configurations ne manquent pas non plus de rappeler les aspects proprement physiques de la bande dessinée tant par sa forme – courbes, lignes droites, « nuages » censés rendre compte des pensées – que par sa texture – traits nets, échos à la ligne claire, ou épais à l’encre de Chine – et font percevoir les gestes de l’artiste – gommage, superpositions de couches. La case, est elle aussi débordée, déformée, déjouée, pour entrer en résonance avec ce jeu, pour souligner le caractère conventionnel du médium dans lequel elle s’inscrit. 

Théorie des bulles est à la fois un pied de nez et un hommage aux codes de la bande dessinée. Libre à chacun d’y voir une réflexion sur le langage du 9e art ou simplement un terrain de jeu graphique foisonnant. Mais quoi qu’il en soit, ne nous y trompons pas : la démarche n’est pas teintée de snobisme, car si l’auteur s’amuse à détourner les conventions de la BD, c’est avant tout parce qu’il les aime et les maitrise parfaitement.

Emelyne Bechet