une expérience visuelle radicale
Avec Tarwar, Ilan Manouach prolonge la démarche amorcée dans Abrégé de la bande dessinée franco-belge. Là où ce précédent opus disséquait les codes de la BD franco-belge, Tarwar élargit l’ambition à l’échelle mondiale et pousse plus loin le geste conceptuel : réduire la bande dessinée à l’un de ses signes les plus paradoxaux, la case noire.
Issue d’un vaste travail d’analyse mobilisant des outils de vision par ordinateur sur des millions de pages venues de traditions diverses, cette matière devient l’unique composant du livre. Une succession de cases noires, extraites et réagencées, compose une œuvre déroutante, qui semble nier la richesse visuelle du médium. Pourtant, c’est dans cette absence que réside sa force, en déplaçant le regard du visible vers l’interprétation.
Car la case noire n’est jamais neutre. Elle est pause, suspension, souffle du récit. Nuit, ellipse, perte de conscience ou tension extrême : en les alignant, Manouach transforme ces fragments en une narration latente, où chaque lecteur projette ses propres images. Tarwar devient une expérience mentale plus qu’un récit, un espace de projection où le lecteur est invité à combler les vides.
Graphiquement, l’ouvrage frappe par la tension entre répétition et surgissement. La dominante noire agit comme une matière continue que viennent perforer des éclats : onomatopées, halos colorés, regards ou fragments de dialogues. Ces irruptions rappellent que la case noire est chargée d’un potentiel narratif. En juxtaposant des styles hétérogènes, Ilan Manouach compose une cartographie du médium, où chaque vignette devient vestige. Cette esthétique du montage, proche du sampling, transforme le noir en surface active, presque sonore.
Ce dispositif prend une autre dimension dans la continuité de l’Abrégé. Dans les deux cas, Manouach extrait les « briques » du langage de la BD pour les recomposer. Mais là où l’Abrégé restait lisible, Tarwar opère une réduction radicale : un motif universel, transversal aux cultures et aux genres.
En faisant dialoguer des cases noires issues de traditions variées, Tarwar esquisse l’idée d’un langage global de la bande dessinée. Un langage minimal, mais partagé, qui confère à l’ouvrage une portée au-delà de l’expérimental, presque théorique dans sa manière d’interroger le médium et ses conventions. Une expérience visuelle radicale où le noir devient langage et révèle, en creux, l’universalité de la bande dessinée.
Reste une expérience exigeante, qui pourra frustrer les amateurs de narration classique. Mais c’est le prix pour entrer dans une œuvre qui interroge notre rapport aux images et aux mécanismes mêmes de la lecture.
Christian Missia Dio