Aller au contenu principal

Sac de nœuds. Avouons-le : ce titre n’avait rien de très rassurant. Il évoque l’emmêlement, la complexité, quelque chose de difficile à défaire. Une impression confirmée, au premier abord, par la couverture plutôt sombre, inhabituelle chez Mathilde Brosset.

En y regardant de plus près, deux personnages apparaissent. Le premier, reconnaissable à ses longs ongles, son foulard et sa chevelure rousse, fait immédiatement penser à Crasse-Tignasse, personnage issu d’un album du XIXᵉ siècle (1840), où les récits sont souvent cocasses et moralisateurs. La différence servait d’avertissement, voire de moyen d’effrayer les enfants pour mieux faire passer un message. Mathilde Brosset prend résolument le contre-pied de cette tradition : la singularité n’y est ni sanction ni leçon, mais un espace d’affirmation, de création et d’exploration de soi. Le second personnage, une jeune fille à la chevelure démesurée, évoque une Raiponce revisitée. Ses cheveux ne sont plus une prison ni un fardeau, mais deviennent un lieu de liberté, d’invention et de rencontre.

L’histoire suit donc Simon, qui refuse de se couper les ongles, et Maud, qui ne veut pas couper ses cheveux. Leur différence complique le quotidien et les éloigne des normes sociales, mais loin de se décourager, ils font preuve d’une inventivité réjouissante. Avec humour et ingéniosité, ils détournent les contraintes : les ongles deviennent des pics à brochettes pour griller des marshmallows, tandis que la longue chevelure de Maud se transforme en abri pour les animaux.

L’album affirme avec force qu’il est possible de trouver sa place sans renoncer à ce qui nous rend uniques. L’amour, ici, ne naît pas de la ressemblance, mais du respect de l’altérité. La rencontre entre Simon et Maud n’unit pas deux opposés, mais deux êtres singuliers qui se reconnaissent, s’acceptent et apprennent à composer avec leurs propres nœuds — parfois à les démêler, parfois à les resserrer — à leur manière.

Ce propos est puissamment soutenu par le travail graphique. Après la couverture sombre, l’album s’ouvre sur un univers foisonnant de couleurs, de formes et de matières. L’intérieur déborde de lumière et de joie, suggérant que derrière ce qui semble confus ou obscur se cache une richesse insoupçonnée. L’univers visuel, minutieux et dense, regorge de détails — notamment les petits tableaux disséminés dans la maison de Simon. Pour ces compositions, Mathilde Brosset s’inspire notamment de l’univers de Kandinsky et de Maison du Monde. Le collage, omniprésent, apporte texture et profondeur et participe pleinement à la narration.

Le texte, rythmé et dynamique, accompagne cette énergie. Majoritairement écrit en octosyllabes, parfois rimé — à la manière de Crasse-Tignasse — il offre une lecture fluide, presque dansante, qui soutient l’élan du récit sans jamais l’alourdir.

Sac de nœuds est ainsi une célébration de la singularité, une ode à l’authenticité et à la créativité, et une invitation à considérer nos différences non comme des entraves, mais comme autant de chemins possibles vers la rencontre et l’amour. 

Mathilde Brosset montre avec brio qu’il est possible de puiser dans un conte ancien, aujourd’hui daté, pour le réinventer et lui offrir une résonance profondément contemporaine.

Catherine Garcia Calero