On sait aujourd'hui que la pratique du peau à peau est essentielle pour tous les bébés. Le contact favorise leur stabilité physiologique, l'attachement avec les parents et réduit le stress.
Quand on a un bébé prématuré, tout prend une autre ampleur. Ces moments de rencontre et de douceur deviennent complexes, empêchés par des câbles, des fils de plastique, des perfusions. Rien n'est inné, tout doit s'apprendre. C'est ce que découvrent Héloïse et Pierre, les jeunes parents de la bande dessinée Peau à peau d'Irène Tardif. Leur fille Garance naît après seulement 6 mois de grossesse, à des centaines de kilomètres de chez eux, dans un hôpital non équipé d'un service de néonatalogie. Le plan de naissance parfait vole en éclats, les photos souriantes post accouchement n'existeront pas. Comment annoncer la naissance d'un bébé dont on n'est pas sûr qu'il survivra ?
On dévore le récit et on apprend en même temps que les personnages les protocoles de rencontre et de soin avec ce bébé si petit. Le personnage d'Héloïse se déploie dans toute sa complexité. Il nous permet de mesurer l'ampleur des injonctions qui reposent sur les mères et les images d'Épinal associées à ce rôle. Comment trouver sa place et embrasser ce rôle quand rien ne se passe comme prévu, quand notre bébé ne ressemble en rien à ce qu'on avait imaginé ?
Peau à peau est un témoignage de vie et un outil d'éducation pour informer sur la prématurité (plus courante qu’on ne le croit) et désacraliser la maternité. Ce récit nous rappelle que donner la vie, c'est toujours flirter avec la mort et que pour les bébés prématurés, la frontière est souvent ténue.
Pour accompagner les jeunes parents : les soignant·es, autres personnages centraux de cette histoire et guides dans les protocoles de la néonatalogie, ici incarnés par Dalal, une infirmière spécialisée que l’on voit évoluer dans son métier mais aussi dans sa vie personnelle et son propre rôle de mère. À travers ce personnage, Irène Tardif nous parle de l'état des hôpitaux publics, du manque chronique d'effectifs soignants, de la pénibilité de ces métiers si essentiels, des disparités de prises en charge entre villes et campagnes et de la fragilité d’un modèle que l’on croit trop souvent acquis.
Tout au long de ces 227 pages, l'utilisation d'une palette chromatique réduite nous plonge dans un univers clinique, hygiéniste, dans un bleu hôpital qui sature tout l'espace. Des touches de jaune, d'orange, viennent réchauffer des détails, souligner les émotions fortes, les peurs, les colères et nous lecteurices, on s'y raccroche comme une respiration, tantôt angoissée, tantôt soulagée.
Illustratrice de formation, Irène Tardif signe ici sa première bande dessinée. Certaines compositions de planches résonnent comme des tableaux autonomes et empruntent des références à l'histoire de la peinture. Représentations du soin, du soi, de l’identité. C’est une bande dessinée qu’on lit d’une traite et qu’on a envie de prêter, sitôt refermée.
Pauline Rivière