Très attendue en librairie, la nouvelle collaboration d’Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen, duo désormais bien installé dans le paysage de la bande dessinée, ne passe pas inaperçue. Publiée aux éditions du Seuil, l'histoire, pourtant pleine de rebondissements et d'action, se concentre sur un format assez court de 160 pages. Un peu trop court peut-être étant donné la densité du récit et les multiples aventures que traversent Norman Bold, son acolyte Jay Johnson et Clarisse d’Arcier, la nouvelle venue autour de laquelle gravitent le cœur des deux amis.
L'intrigue débute en 1947 dans un Berlin en ruines, encore hanté par la guerre. Les lieutenants Bold et Johnson sont envoyés en zone soviétique pour une mission délicate : retrouver les œuvres d'art volées par l'armée nazie. Alors que leur quotidien se résume à des patrouilles en jeep dans une ville livrée aux conflits de gangs entre les bandes de jeunes drogués errants, l'arrivée de Clarisse bouscule le moral des troupes. Fille du riche mécène qui finance la mission américaine de rapatriement des œuvres dérobées, elle est aussi l'ex petite amie du sergent Jay Johnson, récemment sourd aux lettres d'amour qu’elle lui envoie. Tandis qu’un triangle amoureux se dessine, les trois amis, distraits par leurs tourments sentimentaux, tombent dans le piège tendu par un scélérat notoire bien décidé à récupérer le butin. Les conséquences de cette mission les hanteront pendant près de 15 ans, jusqu'à ce qu'un murmure vienne chuchoter à l'oreille du lieutenant Normal Bold que, même si le passé est irréparable, la vie lui offre peut-être une seconde chance d'accomplir sa mission.
Avec Moonlight Express, Clérisse et Smolderen renouent avec le polar tout en s’inspirant des codes du film noir et des love stories hollywoodiennes. Norman Bold, déjà héros d'une précédente BD sur le thème de la musique, nous livre ses années de jeunesse où le jazz et l'harmonica étaient ses plus proches amis. La musique occupe par ailleurs une place centrale dans l’ouvrage qui s’accompagne d’une playlist conçue pour accompagner la lecture, chaque piste se rattachant à un événement musical du récit. Alexandre Clérisse s'est d'ailleurs attelé à un défi complexe : dessiner la musique. Son jazz, aux traits cubistes, se déploie en succession de formes géométriques et en explosions de couleurs offre une des plus belles pages de l’album. Le graphisme est une des principales forces de l’album tant le style, si particulier, de Clérisse captive par son originalité, ses couleurs et sa composition. Côté scénario, Thierry Smolderen scénariste bruxellois, livre un récit à tiroirs ambitieux, parfois presque trop dense et complexe pour un album de 120 pages. Le choix de faire revenir le personnage de Norman Bold, héros de la bande dessinée Les déboires de Norman Bold parue chez Dargaud, interroge toutefois. Le lien entre ces deux histoires étant assez ténu, on peut se demander si Clérisse et Smolderen n’esquissent pas les débuts d’une saga, racontant l’épopée de ce héros à l’harmonica.
Julie Leclerc