Dans cet écrin lumineux se cache une histoire à la fois triste et tendre, où les parents vieillissent trop vite et les enfants s’accrochent à leurs rêves et au pouvoir de l’imagination pour éviter que les rôles ne s’inversent totalement.
Nita n’est qu’une enfant quand son pays, la Lettonie, est envahie par l’URSS en juin 1940. Elle ne comprend pas pourquoi sa maman casse la belle vaisselle, pourquoi son père s’enferme dans son bureau des heures durant, pourquoi l’armée russe parade dans les rues de Riga. Et qui sont ces deux hommes représentés sur les portraits brandis fièrement par les soldats ? Tant de « vrais secrets », dont on ne peut parler. Elle comprend par contre que sa grand-mère est décédée en emportant avec elle une grande sagesse, et que la nature, les mots et l’imagination peuvent être d’un grand réconfort.
L’univers de Nita et de ses parents basculent complètement le 14 juin 1941 quand, comme 10 000 Lettons, il sont déportés vers la Sibérie : les hommes sont séparés de leur famille tandis que les femmes, les enfants et les personnes âgées sont envoyés dans les Kolkhozes déjà extrêmement appauvris. Nita connait le deuil, la séparation et la misère. Pourtant, la relation qu’elle tisse avec son petit frère russe redonnera espoir à plus d’une famille.
Si le sujet de ce court roman jeunesse est dur – accessible à partir de 8 ans, il mérite une lecture accompagnée ou une réflexion préalable en fonction de la sensibilité de l’enfant –, il est porté par une narration en « je » et le regard d’une jeune héroïne sensible et résiliente. Les récits de sa grand-mère, la proximité de la forêt, le pouvoir de son imagination et l’envie de raconter des histoires pendant des heures à son petit frère lui permettent de ne pas sombrer. Et parfois, il suffit de peu pour renverser une situation : du courage et deux petits fruits jaunes.
Sans le savoir, je connaissais déjà le travail de Giulia Vetri, l’illustratrice. J’avais conservé le folder de l’Atelier du livre de Mariemont pour le bleu et le rose de ses dessins, ainsi que pour la poésie contenue dans la représentation des objets de gravure, de découpe, de reliure. On retrouve le même bleu sur les gardes de ce bel album. Une évidence quand le premier chapitre s’ouvre sur le manteau azur de Nita, son objet fétiche. Il l’accompagne tout au long de son périple et témoigne de son récit initiatique. Il symbolise une certaine aisance de sa famille et le gout pour les belles choses. Mais aussi leurs peurs, leur avenir qui tombe en morceaux, le froid qu’il faudra affronter. Et enfin Nita qui grandit. Qui accepte de se défaire d’un bout de son enfance, pour sauver ceux qu’elle aime.
Le jeu des couleurs donne aussi au jaune une place prépondérante. Il est présent d’une façon ou d’une autre dans toutes les illustrations. Il accompagne la lueur d’espoir qui guide les pas de la petite fille, dans cette vie misérable où l’a menée un exil forcé. Les dessins lumineux de Giulia Vetri et la plume pudique d’Irène Cohen-Janca traduisent à merveille à la fois la dureté de l’histoire et la douceur de l’enfance. Elles mettent en lumière un aspect méconnu de la Seconde Guerre mondiale qui résonne douloureusement par son actualité.
Nathalie Nikis