Aller au contenu principal

- Excusez-moi 
- y'a quelqu'un ? 
- Il faut prendre un ticket 
- Mais je veux juste un renseignement 
- Il faut prendre un ticket pour un renseignement alors »

Ça vous rappelle quelque chose ? Quiconque a déjà fait la file chez Actiris ou dans un syndicat pour tenter de comprendre des réformes capables de bouleverser un statut, et donc une vie, reconnaîtra ce dialogue. C’est la crise de l’emploi : il n’y a tout simplement plus assez de travail.

Les Marchés d’Antonin Moriau et de Raphaël Geffray m’évoque cette séquence dans le film « Billy Elliot » où le père désespéré casse la grève et prend le bus, sous le hurlement de celles et ceux qui luttent pour de meilleur condition de travail. Ici, nous ne sommes pas dans le comté Durham sous la politique antisociale de Thatcher. Une société de pénurie organisée, où il ne faut pas être radié, qui rappelle également le côté dystopique du programme de « crédit social » en Chine, basé sur la collecte d'informations sur les réseaux sociaux et via les caméras de surveillance intelligentes. Les citoyens « mal notés » sont restreints dans leur accès aux transports. 

Dans Les Marchés, la radiation ne s'applique pas uniquement aux transports. Le productivisme est à son apogée et si vous faiblissez vous risqué d'être radié de la société, et de perte de l'ensemble de vos droits civiques.

Mickaël a réussi à trouver du boulot. Il colle des feuilles sur les arbres dans le parc d’un château pour simuler le printemps en plein hiver. Sonia, elle, est clouée au lit : elle ne supporte plus le téléphone, ne parvient plus à travailler, et se rapproche dangereusement de la radiation. Elle s’accroche alors à une solution absurde : les Oracles. Figures âgées, blanches, décrépites, nouveaux centres de pouvoir, ils lui accorderont peut-être une dérogation. Leurs balbutiements sont soi-disant audibles quelque part mais difficile de croire qu’ils arrivent encore à articuler entre deux tasses de thé. Leur parole est incompréhensible, mais elle fait loi.

L'écart social est énorme.

À l’heure où « le plein potentiel » s’impose comme norme, Félix, employé à Pôle Travail, tente d’aider Sonia en plaidant sa cause auprès de la comtesse Mme de Broqueville, seule interprète des Oracles. Elle rejette toute forme de compassion au nom du bien commun, elle l'accuse de sentimentalisme, persuadée qu'il faut punir à tout prix celles et ceux qui mettent en péril le système.

Comme dans un conte, les forces en place relèvent de l’ensorcellement, il semblerait qu’aucun personnage ne détienne la clé des structures qui maintiennent cette servitude organisée. Le récit suit Sonia dans une trajectoire kafkaïenne, qui sert de fil conducteur dans cet univers fermé. Sous l’effet du scénario et du dessin, cette progression se prolonge en une exploration des couloirs d’un empire moribond, dont les rouages apparaissent progressivement, à mesure que Sonia y pénètre avec un complice de fortune.

Si les couleurs et un certain découpage font penser au travail de Marià Médem, les personnages deviennent tantôt masse, corps silhouette en une seule couleur ; puis soudain un gros plan nous révèle la détresse d'un personnage. Les cases de ce livre sont éclatées, pas de gaufrier répété.  Le dessinateur opère sans cesse un jeu de montage, d’agencement entre les cases, de dialogue entre les planches, de motifs qui reviennent, insistent, se font écho. L’auteur offre un rythme soutenu cet univers fantasque étrangement familier.

Raphaël Geffray propose un nouveau récit après La Gare. En compagnie d'Antonin Moriau au scénario, il nous embarque dans un livre de 223 pages qui fourmille d'informations, on sent les envies débordantes et généreuses du scénariste et de l'auteur. Avec une grande galerie de tout petits personnages, nous les observons se débattre avec détermination. Comme si les personnages d'un très grand tableau s'étaient échappés et tentaient de changer l'histoire qui les définit.

Romane Armand