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Pour sa seconde publication aux éditions La Partie, l’illustratrice Emilie Seron s’associe au serial-conteur Ludovic Flamant : le duo belge signe un beau roman graphique de chevet pour enfants rêveurs. C’est un livre comme une berceuse, qui invite le tout jeune lecteur à se blottir, le temps d’une histoire, au creux du terrier avec tous les animaux de la forêt.

Le relief des aquarelles et la profusion des couleurs, qui presque débordent, embrassent le caractère quasi surnaturel de la nature elle-même. Les tableaux, où motifs et textures se répondent, tendent au merveilleux : végétation foisonnante, lumières éclatantes, perles de pluie et nuages enveloppants, fourrures en pagaille et plumes bariolées… On voudrait se perdre, comme Lièvre la nuit, dans cette forêt enchantée !

Or, qui se perd cherche son chemin. Le récit introduit les petits à la question qui déjà les habite en clandestin : comment trouver sa place dans un tout qui nous dépasse ?
Le livre met en scène une communauté de petits mammifères qui se rassemble à l’occasion de veillées pelotonnées, où l’on récite des poèmes et conte des histoires. La journée durant, cependant, chacun est affairé à exercer sa fonction au sein de la charmante colonie : docteur Ecureuil guérit, Renarde taxi achemine et les frères Castor bâtissent. Quant aux appétits des sens et de l’esprit, Campagnol orne et enguirlande, Blaireau arrange d’excellentes marmelades, tandis que Martin-pêcheur, lui, est poète ! Il ne manque d’ailleurs pas de remettre Ecureuil à sa place lorsque celui-ci se hasarde à déclamer quelques vers incertains… La paix qui règne dans les bois tient à la mise en commun des singularités de chacun. Les personnages sont autant d’ingrédients indispensables pour former un tout harmonieux !

Bien que le narrateur met l’accent sur les bienfaits de la vie collective (indulgence et solidarité), il avertit les jeunes lecteurs de ses dérives fâcheuses. La communauté, circonscrite par définition, exclut, en cela qu’elle admet la similitude et écarte qui lui est étranger. Sanglier, par exemple, se terre en marge du groupe car son envergure et sa maladresse entraînent bien souvent des catastrophes…
Lièvre, quant à lui, se juge trop oisif à côté de toute cette agitation bien intentionnée, et ne parvient pas à déterminer quel rôle il doit jouer dans cette joyeuse comédie. En vérité, sa valeur réside précisément dans sa disponibilité : il est l’ami, le confident, l’attentif et le prudent. C’est pourquoi, pareil à l’illustre Lapin blanc, c’est lui qui entraîne les personnages, comme les lecteurs, dans l’exploration d’un autre monde - celui des histoires où opèrent toutes les magies.

Le roman célèbre le pouvoir fédérateur des histoires. À l’origine des rencontres et prétexte pour se réunir, le langage est une fenêtre ouverte à l’autre. La parole se déploie sous de multiples formes, si bien que l’intimité du souvenir se reconnaît dans l’universalité du conte. Si les personnages n’ont aucun mal à partager leur ressource la plus précieuse, c’est que l’imagination est une énergie renouvelable ! Ils s’offrent leurs mots comme on tend une main.

À l’heure où tout file et nous échappe, le livre est une invitation à reprendre notre souffle : la patience n’a pas toujours été l’apanage du monde végétal. Il nous faut prendre exemple sur la nature, où l’unité est indissociable du tout, et où le temps s'écoule en cycles inépuisables. On ne peut ni le perdre ni en gagner. Seulement le partager.

Marie Boulan