Daniel Adam, écrivain, poète et dramaturge belge, signe un petit roman à hauteur d’enfant, pour les jeunes aventuriers qui aiment à explorer sans quitter le canapé !
Le livre, écrit à la troisième personne, adopte cependant le point de vue d’un petit garçon aussi bavard que curieux, et s'emploie à reconstituer le langage transgressif de l’enfance. Le jeune Emile, sensible à la polysémie des mots et attentif aux homophonies, invente, sans le savoir, des images qui contiennent à elles seules un poème. Ce chaos fertile propre au vocabulaire des enfants est un lieu commun de la littérature jeunesse, que les lecteurs et lectrices novices se plairont à identifier.
Le récit est également jalonné des repères fortuits qui orientent l’enfant dans un quotidien encore incertain : odeurs, souvenirs, jeux et saveurs sont autant de moyens pour Emile de se représenter le passage du temps, ainsi que les distances qui séparent et les limites qui cloisonnent. Il y a le nain de jardin qui change d’emplacement à chaque venue du garçon, le parfum des crêpes qui infiltre les narines encore endormies au petit matin, ou encore les souvenirs de jardinage avec Mamy…
De fait, la question de la transmission est placée au cœur du roman, dont le charme désuet reflète la lumière comme le font les particules de poussière. Tandis que le narrateur époussette des mots rétros, tels que "souliers” ou “auto”, la présence familière de la radio et de la télévision interviennent dans le décor comme les reliques d’un temps passé. Ainsi, l’enfance d’Emile, dont le prénom même renvoie au siècle dernier, porte en elle l’héritage des générations précédentes.
La mise en scène du récit témoigne de l’appétence et de l’habileté de l’auteur quant à l’écriture théâtrale. D’abord, le récit est rythmé par de nombreux dialogues, qui sculptent par le discours l’identité des personnages. Aussi, nombre des chapitres se déroulent en huis clos, dans la maison de Grand-Pa, qui délimite les frontières du monde d’Emile. La cuisine en est le noyau : elle constitue le foyer de la maison, d’où se propage la chaleur du réconfort et l’odeur du pain perdu, mais aussi le foyer de l’histoire familiale. On y partage le souper et les secrets, les souvenirs suspendus, la mémoire d’autrefois et les chagrins qui ombragent le temps présent. Or, c’est dans cette cuisine de l’enfance que naît la volonté grandissante… de grandir. Prêt à tout pour se rendre sur l’île sauvage que l’on aperçoit depuis la berge de la Meuse, Emile exprime le désir de franchir la lisière de son monde pour élargir son horizon de petit garçon.
D’abord réticent, Grand-Pa finit par céder à la fougue de son petit-fils, dans laquelle il discerne ses propres élans d’antan… Ensemble, ils traversent finalement les eaux gelées et rejoignent l’île de tous les secrets ! Au cours de ce voyage initiatique, le grand-père et l’enfant se reconnaissent l’un dans l’autre, comme observés dans un miroir déformé par le temps. Ils rembobinent le fil des années, jusqu’à se retrouver nez à nez avec leur similarité. Le lien indestructible qui unit les deux générations n’est pas tant celui de la parenté que celui que tissent les appétits transmis et les rêves partagés.
Marie Boulan