Aller au contenu principal

À l’école, Pierrot Lidio est surnommé « l’idiot ». À force d’être raillé et harcelé, Pierrot en a perdu ses mots. Littéralement : il ne parle plus à personne. Pierrot s’est terré dans un silence qu’aucune ruse ni aucun divertissement ne parvient à déjouer.

Jusqu’au jour où Martha, une voisine de bien huit fois son âge, lui ouvre sa porte. Avec comme seule compagnie son chien Piotr Ilitch Tchaikovsky, la vieille dame promène sa solitude dans son appartement. Ce ne sont pas les mots qui lui manquent, mais ses jambes. Cloîtrée dans son fauteuil roulant, Martha s’adonne à la passion qui a régi sa vie : le piano. « Reviens chaque soir après l’école, je t’apprendrai ».

Ainsi démarrent ses leçons quotidiennes de piano, et de vie. Dans cet appartement, Pierrot apprendra que certains liens se forment au-delà des mots. Instinctifs avec un animal, gourmands avec les papilles, ou musicaux et émotionnels avec le piano et sa vieille amie. Note par note, Pierrot retrouve sa joie et sa voie. Ses doigts agiles commencent à parler à sa place, lui rendant enfin la sienne…

« Le petit pianiste » est une ode puissante au langage universel qu’est la musique, mais aussi à l’amitié par-delà les frontières des mots et des générations. « J’ai adoré – moi aussi ! », ont conclu laconiquement mes deux garçons de six et neuf ans. Et moi, d’ailleurs, aussi.

Les textes poétiques et touchants, signés Morgane Raoux (musicologue et clarinettiste, que l’on entend d’ailleurs sur certains morceaux) et la dramaturge Julie Annen, mettent en mots et en musique des sensations qui, à tout âge, peuvent être ressenties sans toujours être comprises.

Les illustrations de Thomas Baas (le dessinateur de la série Mordicus), à la ligne claire et à la coloration légère, rappellent la douceur du Petit Nicolas de Sempé. C’est à se demander si le titre n’en est pas un clin d’œil discret !

Que dire enfin de la version audio, qui accompagne le livre. Si comme moi vous n’avez plus de lecteur CD, vous passerez par le QR-code pour accéder au Graal. Je dis le Graal car, au-delà de l’ergonomie un peu poussive (il faut aller sur un site internet et non sur une application et il n’y a pas de pistes séparées), il s’agit d’un mariage très heureux.

D’une part, la rencontre entre Martha et la voix de Guillaume Galienne est magistrale. De son timbre qu’il contorsionne, il la sculpte avec un accent russe, grave et chaud. On aurait presque l’impression de la connaître, cette vieille voisine sympathique. Mes deux fils ont d’ailleurs particulièrement apprécié « la dame qui faisait Martha », comprenant par la suite qu’il ne s’agissait que d’une seule et même personne. L’acteur de la Comédie-Française fait partie de ces conteurs qui rappellent les grandes voix qui ont bercé notre enfance comme celles de Jean Piat ou de Richard Darbois. Un délice intergénérationnel, donc.

D’autre part, l’exercice (pourtant scabreux) d’habiller des morceaux instrumentaux de paroles est une réussite ; les musiques de Mozart, Schubert, Beethoven, Schumann, Liszt, Debussy ou encore Chopin ponctuent la narration sans jamais l’alourdir. Tantôt archi-connus, tantôt plus pointus, les airs infusés se fredonnent ensuite chez les parents comme chez les enfants.

Bref, ce conte musical est une collection de belles rencontres, de la création jusqu’à l’enregistrement. À déguster dès l’âge de 6 ans.

Catherine Renard