Une approche originale d’un livre baladeur, s’esquivant par la fenêtre ouverte. Dès lors, il traverse des paysages, rencontre de multiples lecteurs qui lui offrent une nouvelle vie, il se fait aventurier. Le petit format de l’ouvrage permet de l’emmener avec soi, de le glisser dans la poche, restant accessible à tout moment pour mieux goûter un passage ou un autre. Les mots et les photographies en noir et blanc s’offrent à notre imagination, créant un rythme qui fait écho à nos émotions. Chaque double page semble une nouvelle étape du voyage, le livre s’ouvre et se ferme à la cadence de ses lecteurs. Sa liberté est celle de son imaginaire poétique, elle s’accorde quelques étapes, ci et là, sans pour autant s’ancrer dans un lieu ou dans les mains de ceux qui l’effleurent. Le bruit des pages tournées répond à celui des photographies, mystérieuses et intenses, dont le grain et le flou enivrent l’esprit de ceux qui les découvrent. Est-ce le recueil poétique qui vagabonde ainsi ou sa poésie qui nous entraîne dans une variation musicale de lignes mélodiques distinctes ? Au détour des mots, l’image reflète des échelles de gammes, des formes d’ondes qui élaborent une écriture en contrepoint dont la polyphonie, visuelle comme verbale, joue des limites de l’écriture. Parfois même la typographie s’amuse à monter et descendre elle-même le long de la ligne, interprétant à sa manière une métaphore presque invisible, peut-être d’ailleurs absente de l’intention de Françoise Lison-Leroy. Plus loin, « un chien attrape le livre entre ses crocs », comme un double du lecteur affamé, l’animal s’enfonce alors au milieu des troncs d’arbres à la verticalité parfaite s’échappant du cadre de la photographie, fuyant dans l’hors-champ. Les images ainsi vibrent à l’unisson des mots, exploitant la lumière, selon une rythmique d’ombres et de reflets « de la page blanche du jour » au « grand silence » qui entoure les lecteurs. Les deux artistes ont l’intelligence et la sensibilité de laisser les dernières pages vides, au moment où le jour semble tomber et où la nuit enlace ceux qui sont habités par l’amour de la lecture. À nous donc de remplir ces blancs ou de les laisser immaculés, sans contrainte, afin de mieux profiter du plaisir de la découverte poétique. Bien loin du sérieux académique et prétentieux, ce poème en bal(l)ade titille aussi l’humour, n’hésite pas à convoquer aussi bien l’adulte que l’enfant dans cet hymne joyeux des mots et des formes, de l’harmonie confuse, du bruit et du silence.
Monique Malfait-Dohet