« Un jour comme les autres, un curieux objet est tombé sur terre. On ne sait pas comment ni pourquoi, et d’ailleurs peut-être était-il déjà là ? Ce que l’on sait, c’est qu’à partir de ce moment-là il n’y eut plus instant où les habitants parlèrent d’autre chose. » Cet objet ressemble à une cage, du moins il en a les barreaux, ou les grillages, selon les illustrations. Ses contours paraissent parfois immenses, parfois réduits, et ne présentent jamais sous la même forme. Cette plasticité touche aussi son utilité car, si on ignore ce que c’est exactement, on ne sait pas plus à quoi cela peut servir et ce qu’il faut en faire. Les interprétations divergent selon les individus : un endroit dans lequel on est protégé ou emprisonné ? à détruire ou renforcer ? qu’il faut examiner ou ignorer ? suscitant l’envie d’observer l’horizon ou de fuir dans un souterrain ? Que d’interrogations sans réponses définitives, qui fluctuent d’après les conditions, les sensibilités, les histoires de chacune et chacun !
En revanche, là où il n’y a ni aucune question, c’est sur la beauté des dessins de Beatrice Borso. Ses illustrations, très denses, très chargées, très colorées, possèdent un double axe : l’anguleux et le rond. Chaque planche est traversée de lignes (verticales, horizontales ou obliques, perpendiculaires, parallèles ou sécantes) qui composent soit l’arrière-fond soit un élément du décor. Ces traits, certes changeants (dans les textures, les teintes, etc.), se révèlent centraux et organisent l’appropriation de l’espace par les personnages. Ceux-ci incarnent le second axe et, avec eux, les courbes apparaissent. Ce sont les animaux : d’incroyables volatiles (de la poule à l’autruche en passant par les manchots), un renard au poil magnifique, des prédateurs aux yeux jaunes remplis de menace, des girafes rayonnantes, un singe et un écureuil plutôt téméraires, un timide blaireau, une carpe Koï flamboyante, un duveteux panda, des lapins et des biches d’une douceur intimidante, et d’autres encore constituant un bestiaire fantastique.
Au sein la faune de Borso, « ils ne sont pas nombreux, celles et ceux à imaginer une petite porte. Une petite porte pour que tout le monde puisse entrer ou sortir ». Et pourtant, elle a toujours été là, discrète, percée dès la couverture en carton. Elle permet le passage, « au rythme de nos besoins et de nos envies », vers un inconnu à regarder, imaginer, inventer. Concrètement ou métaphoriquement. Peu importe sur ce quoi elle ouvre ou ce qu’elle symbolise, l’essentiel n’est-il pas que cette ouverture permette que jamais nous ne soyons enfermés… ? Un conte puissant, qui résonne comme une ode subtile à la nécessité des résistances et des autres possibles.
Samia Hammami