un récit taillé pour notre siècle
C’est un album comme une palette fraîche, les taches de couleurs s’y prélassent encore et on voudrait se tremper dedans.
L'illustratrice belge Marine Schneider joue à incruster des formes à l’intérieur des aplats de peinture : des traces de pas dans la gadoue, des taches de boue sur la peau ou encore des ombres chinoises projetées sur les parois d’une grotte. Entre découpes franches sur fond blanc et larges tableaux foisonnants en double-page, on n’en finit pas de jouer à chercher des formes comme dans les nuages ! Le livre se prête aussi à un jeu d’échelle, tant par ses perspectives que dans le détail des porte-manteaux décroissants - clin d'œil aux trois ours.
Et ça n’est pas un hasard si les formes s’imbriquent et s'enchevêtrent, c’est que l’album nous invite à mettre en perspective nos certitudes, voire à les mettre en branle quand ça s’impose ! Le livre ne réconcilie pas les opposés, mais plutôt nous montre ce qu'ils ont en commun. Fille et garçon, Homme et bête, nature et civilisation : c’est à l’endroit où nous traçons la distinction que nous faisons fausse route. L'autre est un miroir tendu qui nous engage à voir au-delà de la différence et à reconnaître, sous la surface, un même visage. L'album brouille toutes les frontières : les maisons poussent, le bois recule. Et comme par un numéro de transformisme, les enfants endossent des peaux de marcassins, tandis que le chasseur devient la “bête féroce”.
Cheveux hirsutes, peau maculée de terre et nudité rompue par une paire de petits sabots en bois, le jeune personnage s’inscrit dans le grand héritage de l’enfant sauvage. Si cette figure est un lieu commun inépuisable dans la culture enfantine, c’est qu’on ne se lasse pas de se reconnaître dans cette énergie brute, indomptable. Mowgli, Tarzan, Toupou, l’Enfant sauvage de Truffaut et la Petite Sabot sont autant d’enfants nés autres et qui, sans doute, auront préféré le rester. Chacun de ces personnages nous interpelle : qui de l’Homme conforme ou du marginal à peau de bête est le plus civilisé ? L’un s'approprie avec brutalité le territoire commun. L’autre joue dans la boue et éclabousse, comme un enfant. Quand le premier construit un foyer, l'habitat d'un autre est détruit. Et c’est ce geste répété que l’on désigne comme la poigne de la civilisation ?
Le duo auteur-illustratrice donne une leçon d'humilité et nous rappelle avec sagesse à l’ordre naturel. Quelle erreur, quel orgueil que de vouloir un monde à notre image ! Chercher à dompter l’autre, à le tordre pour qu’il nous ressemble, c'est précisément là que nous révélons toute notre imposture. Appartenir aux siens n'est pas appartenir au monde : et si on se laissait traverser par lui comme nous le traversons ?
En voilà un récit taillé pour notre siècle ! Préserver la nature ne suffit plus, il faut désormais l'embrasser tout entière et s'enraciner dans le rhizome du vivant. La parure des enfants, peau de bête et sabots, convoque un temps ancien, où la technique n'était pas une conquête sur la nature mais au contraire, son imitation savante et toute dévouée. L’album invite les lecteurs et lectrices à rêver, dès l’enfance, aux façons de renouer le dialogue avec notre environnement.
Marie Boulan