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Une respiration pour Kim, une bouffée d’air pour Gus : une rencontre fortuite qui pousse deux êtres cabossés, bientôt rejoints par une troisième complice, à s’éloigner d’un quotidien devenu irrespirable.

Tout commence par une succession d’aléas dans la vie d’un livreur à vélo et par la fugue d’un dessinateur pensionnaire d’un hôpital psychiatrique. Leur trajectoire improbable les mène en lisière de la forêt bruxelloise, entre les girolles et les trompettes de la mort. Kim vient de chuter à vélo, allongé dans la mousse il reprend son souffle, lorsqu’une personne lui signale qu’il est étendu… sur son coin à champignons. Cette personne, c’est Gus.

Kim, jeune artiste en quête de subventions pour réaliser son film, est immédiatement intrigué par cet étrange personnage. Il décide de lui rendre visite dans son atelier à l’hôpital psychiatrique Saint-Pierre. Là, Gus dessine inlassablement.

« À quoi tu penses quand tu dessines, Gus ? Je ne pense à rien. Je dessine parce que c’est ce que je dois faire. C’est une question d’hygiène, un peu comme se brosser les dents. Tout le reste disparaît. Je me sens bien. L’esprit propre. »

Absorbé par son travail, Gus imagine et trace les plans de machines qu’il rêve de construire un jour. Créateur singulier, à la fois fascinant et mystérieux, il habite le monde autrement. Kim, peu à peu, s’attache à lui et lui rend visite régulièrement.

Car Kim, lui, semble enlisé : impasse amoureuse, tensions familiales, précarité professionnelle. C’est alors qu’au détour d’une conversation, Gus glisse une idée simple, presque désarmante : si tu veux disparaître, il suffit de partir. Mais partir pour aller où ?

D’abord pour une escapade gourmande improvisée. Puis au milieu d’une manifestation de soutien à la Palestine. Et finalement chez Rosaline, qui, sans hésiter, donnera corps à cette envie de fuite et choisira de les accompagner.

Les voilà en selle, direction la Gaume, vers le camping des Bergeronnettes.

Cette alliance improbable devient le point de départ d’une échappée belle : un road movie en bande dessinée où il s’agit avant tout de changer d’air, de déplacer le regard, de se réinventer un espace respirable.

Avec Invisible, monsieur Iou compose un récit rocambolesque au dessin vibrant, nourri de références à la vie bruxelloise, à l’actualité brûlante, mais aussi aux mécanismes plus profonds de l’exclusion : racisme systémique, marginalisation sociale, invisibilisation des corps et des voix.

La bande dessinée nous entraîne sur les traces de celleux que la ville ignore : les discret·es, les précaires, les laissé·es-pour-compte. Celleux qui vivent en bordure du regard collectif.

Au cœur du récit se trouve Gus, personnage librement inspiré de l’artiste Gustav Mesmer, dont monsieur Iou découvre le travail lors d’une exposition rétrospective en 2017. Comme son modèle, Gus entretient un rapport au monde singulier : il habite le présent avec une radicale simplicité, sans projection anxieuse vers l’avenir, sans nostalgie paralysante du passé.

Cette manière d’être devient peu à peu contagieuse. Aux côtés de Gus, Kim et Rosaline apprennent à faire un pas de côté, à déplacer leur regard sur leurs propres impasses. Là où tout semblait bloqué, une brèche apparaît.

Invisible est aussi un hommage discret à toutes celles et ceux qui se fondent dans la ville pour survivre, comme des champignons cachés dans la mousse, poussant loin des regards.

Un récit fait de douceur, d’accidents heureux et de rencontres improbables, où trois personnages cherchent, ensemble, un refuge provisoire hors d’une société qui ne cesse de les rendre invisibles.

Éléonore Scardoni