C’est sans pitié qu’Aniss El Hamouri nous invite dans les deux premiers tomes de la trilogie Ils brûlent. L’auteur, dans ses éditions précédentes, nous a habitué·es à son attachement pour la représentation des figures marginales, loin d’une morale simpliste avec le bien d’un côté et le mal de l’autre. Aniss El Hamouri est un dessinateur qui prend soin des détails, des bruissements, du mouvement des corps remplis de cicatrices visibles et invisibles.
Dès l’ouverture du premier tome, Cendre et rivière, on comprend que l’on ne sera pas épargné·e. Le monde est hostile, médiéval, fantastique, mais surtout profondément humain dans sa cruauté. Il n’y a pas de morale consolatrice ici, pas de promesse de salut. Seulement des corps qui fuient, des esprits fracturés, et la nécessité de continuer malgré tout. Notre regard suit trois enfants : Pluie, Ongle et Georg, de leur rencontre jusqu’à une fuite permanente pour leur survie. On comprend vite qu’iels s’échappent d’abord d’une violence sociale : iels sont différent·es et, par conséquent, une menace pour l’ordre établi. Ce trio naissant fuit à travers les bois, les marais, la boue. On comprend vite qu’iels échappent à bien plus qu’une simple traque : une chasse aux macrales (figure wallonne de la sorcière) sévit dans ce pays.
Fuir quoi ? Un peu tout le monde, mais surtout Caphyre (du mot arabe kafir, « incroyant » ou « infidèle »), une sorte de mage, une figure inquisitoriale capable de les traquer jusque dans leurs rêves. Ce personnage considère que les corps de ces enfants lui appartiennent.
Dans le second volume, Prison et ciel, Aniss El Hamouri nous emmène vers une autre lisière, non plus physique, mais vers quelque chose de plus sombre, plus profond, plus mélancolique. Dans cette nouvelle partie du récit, nous allons aux confins des personnages, atterrés, effrayés. Nous traversons un deuil, puisque les trois personnages y sont séparé·es, chacun·e enfermé·e dans un espace circonscrit : une forêt, une prison, une errance mentale, et contraint·e d’affronter seul·e la peur, la solitude, le danger. Ongle, livrée à elle-même dans la forêt, perd peu à peu pied avec le réel et le monde des humains ; Pluie, prisonnière de l’inquisition, s’attend à une mort imminente et devient l’objet d’un jeu cruel qui révèle la véritable nature de Caphyre ; Georg, quant à lui, subsiste comme un lien fragile, convoqué par l’esprit de ses amies dans les moments critiques, présence mentale plus que physique, souvenir ardent.
Dans ce monde sans pitié, la violence n’est jamais spectaculaire mais toujours diffuse, enracinée dans les corps et les esprits. Dans le premier tome, nous acceptons, en tant que lecteur·rice, de prendre la fuite avec les personnages sans avoir trop d’éléments de réponse ; puis, par une certaine forme de magie, nous les retrouvons dans Prison et ciel pour sombrer avec eux dans cette séparation douloureuse.
De page en page, le dessin s’anime et vient envahir le blanc du papier, immobile certes, puisque nous sommes dans un récit de bande dessinée. Pourtant, les traits énergiques du dessin à l’encre noire de la plume font vibrer les décors et la mouvance des corps fragiles. Une couleur en aplat sépia vient ajouter une ambiance de gadoue qui rend chaque page lisible tout en restant organique, presque instable.
J’ai lu le second tome en novembre, après avoir profité d’une éclaircie pour aller marcher dans les forêts qui longent la Meuse, détrempées après quatre jours de pluie incessante. La proximité de ce décor et du dessin de l’auteur était si juste. Chaque goutte de pluie, le chaos des branches sur le chemin, un ruisseau qui déborde et qui gonfle la mousse, le son de la forêt. Le dessin d’Aniss El Hamouri restitue si bien l’ambiance forestière. Et si, ce n’était que cela. Quelque chose s’est noué entre Pluie, Ongle et Georg : l’urgence, la force des choses, se reconnaître entre marginaux. Aniss El Hamouri fait vivre la complexité de ses personnages avec brio.
Ce qui m’émeut le plus, c’est sans doute cette capacité à nous donner à lire une étincelle fragile, une attention à l’autre. Une chaleur minuscule, conservée au creux de soi, qui permet de tenir encore un peu. Page après page, chacun·e tente de faire vivre l’autre, de prolonger sa pensée, de nourrir son courage. Et c’est peut-être là que le récit est le plus bouleversant : au moment où l’amitié est la plus menacée, elle devient la plus nécessaire, la plus belle.
Ils brûlent consume mais fait perdurer une étincelle, une lueur d’espoir dans les fracas d’un monde sur lequel nous n’avons aucune prise. On en sort secoué·e, le cœur encore chaud. S’il y a bien un récit qu’on ne veut pas voir se terminer, c’est celui-ci. À la fois parce que les personnages nous tiennent, mais également par peur de savoir ce qui pourrait leur arriver. Ils brûlent est un récit qui prend aux tripes, un véritable coup de cœur. Accroché·e à ces trois compagnons de fortune, on attend désormais un troisième volet qui viendra clore cette histoire. En attendant, ces deux premiers tomes s’imposent comme un récit dessiné incontournable, à fleur de peau et viscéral.
Romane Armand