« Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint- Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. »
Voici les mots que Marcel Proust avait attribués aux doux souvenirs du passé quand ils rejaillissent. Ces souvenirs qui nous emplissent à la fois de nostalgie et de joie, procurés par un morceau de Madeleine. C’est un peu ce qui nous semble correspondre aux œuvres « familiales » d’Hélène Delforge et Quentin Gréban. Un petit morceau de gâteau qui nous transporte dans le temps. Une gorgée de thé chaud qui nous propulse dans les souvenirs d’enfance.
D’un côté, l’autrice Hélène Delforge jongle avec douceurs avec les mots. Ses textes résonnent comme des témoignages. Elle ouvre des portes qui font raisonner l’écho de nos souvenirs. On pourrait même croire qu’elle s’est fait une petite place dans notre histoire familiale, de laquelle elle a pu tirer des souvenirs universels. En s’appropriant les histoires d’une multitude de personnages, elle offre une surprenante poésie, qui nous rassure et nous ramène dans un espace de confort et de bien-être.
De l’autre, l’illustrateur Quentin Gréban, qui a fait ses armes à Saint-Luc Bruxelles et qu’on ne présente plus, nous propose de grandes illustrations réalistes, travaillées avec beaucoup de finesse. On se trouve face à un dessin qui ne manque pas de style. Ce dessin fait penser à quelques maîtres classiques du genre et mérite d’être retenu au panthéon de notre création nationale, tant il est réalisé avec brio. L’artiste nous emmène dans un univers presque photographique. Un dessin clair et immersif. On est presque à court de superlatifs quand on veut le décrire.
Après « Maman », « Papa », « Les Amoureux », parus chez le même éditeur, c’est au tour des grands-parents d’être au centre de l’attention du duo. On se plait toujours à lire un texte aux mots extrêmement bien choisis face aux illustrations de Quentin Gréban. Une mise en page sobre et efficace, qui permet aux deux artistes de faire briller leurs talents respectifs.
Ils creusent un sillon : celui des doux souvenirs, des grands-pères bougons, de la transmission de la culture, des pupilles brillantes de malice…. Avec ce livre, Hélène Delforge et Quentin Gréban créent du commun. Ça fait un bien fou. Alors que l’on se cherche, que le monde vrombit autour de nous, de près ou de loin, ça rassure de voir qu’on a tous et toutes des choses qui nous rassemblent. Ces grands-parents, qui raccordent les générations entre elles, sont une richesse. Ces personnes âgées des villages, qui quand on n’a pas eu la chance de connaître son grand-père ou sa grand-mère en prennent la place, font aussi partie de l’histoire.
Clément Fourrey