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Le roman graphique, composé d’histoires courtes signées Stéphane Servant et illustré par Gaya Wisniewski, prend la forme d’un recueil de souvenirs documenté, où peintures, croquis, cartes et recettes s’invitent entre les lignes : pour le plus grand plaisir des lecteurs débutants !

Le livre se présente comme le fruit d’un échange épistolaire entre un frère, Esteban, et sa petite sœur Gayouchka. Les images, peintes par la sœur et ponctuées de commentaires taquins adressés au frère, répondent aux récits, comme si les pages du livre étaient allées et venues de mains en mains.

Les techniques d’illustration nous ramènent au mercredi après-midi de notre enfance. D’abord, des tableaux foisonnants mettent en couleur les épisodes relatés. On y distingue des tâches de peinture qui figurent, par leur porosité, cette évanescence propre à la réminiscence, semblable à un parfum disparu que l’on cherche à restituer en vain. Ensuite, d’épais dessins au fusain noir, comme gribouillés, nous avalent en leur creux, où sommeille un univers d’une opacité envoûtante.

Une carte aux mille trésors, peuplée de créatures mystérieuses, pique d’emblée la curiosité, appelant à être déchiffrée. Le paysage griffonné donne à explorer la maison de Mémé et ses alentours : terrain de « je » du narrateur et théâtre des aventures passées. La maison agit sur les deux personnages comme une machine à remonter le temps. « Retrouver ses esprits », c’est se remémorer, comme un voyage au cours duquel nous retournons à nous-mêmes.

Ces créatures, qui tantôt vagabondent, tantôt rôdent autour de la maison, ce sont les réponses aux questions sans réponse. Les esprits ont bon dos et jonglent avec les chapeaux : ils jaillissent de l’imagination des enfants et viennent dissiper tracas et soupçons. Qu’il s’agisse d’exprimer l’indicible (Petite Mort), d’expliquer l’inexplicable (Croque-chaussette) ou de s’acquitter d’un blâme (Pamoaki) : les esprits exercent de nombreuses fictions !

Curieusement, ces semeurs de trouble fugitifs ordonnent l’enfance, à la manière dont nous dessinons des formes dans les nuages et les motifs du papier peint. De fait, plus l’on observe le monde avec attention, plus l’on trouve des raisons au chantier du hasard.

Si le livre célèbre le pouvoir de l’imagination, le narrateur ne manque pas de rappeler qu’une telle force créatrice peut se montrer tout aussi destructrice. En ce sens, nous pouvons parler d’un livre militant, porteur de valeurs écologistes et égalitaires, qui pointe les mensonges des politiciens et les dérives de notre société de consommation. Soukapat, l’esprit du désordre, incarne le contrecoup de cette tendance collective à vouloir tout posséder, tandis que Arbre Qui Pleure se fait le porte-plainte des cime-tières forestiers. Plus que de donner vie aux êtres inanimés, Esteban leur donne raison, de sorte que le craquement menaçant du mobilier se révèle être le soupir de l’armoire pleine à grincer ! Le livre « humanise » les objets dans l’intention de révéler au mieux les méfaits de l’humanité. Les créatures imaginaires nous rappellent ainsi à l’ordre véritable : tout être s’inscrit dans un ensemble, qu’il s’agisse de la société ou de notre écosystème.

Cependant, tout militantisme s’éveille dans l’espoir de mieux. C’est pourquoi les récits au passé se portent vers l’avenir et témoignent d’une grande confiance dans notre disposition naturelle à prendre soin et à transmettre à son prochain.

Un ouvrage espiègle et ingénieux qui éclaire les premiers lecteurs dans la poursuite du sens et invite les plus grands à visiter les fantômes de leur enfance !

Marie Boulan