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Dans le parc public de Monmignon-sur-Seine cohabitent les chardons, les crocus, les chien·nes, les mamies, les chat·tes, les enfantes, le jardinier Aldo, sa responsable Nadine et leur collègue : Gui, un jardinier médiocre, dégueulasse, laid, sale, méchant, zinzin et égoïste. Bien qu'on sente que le personnage soit quelque peu nuancé, force est de constater que la liste de ses défauts noie le peu de qualité que possède le luron. Gui est l'archétype même du connard fini, avec qui personne n'aimerait vraiment traîner, parler, travailler. Pourtant, Bichette, la nouvelle BD d'Emilie Gleason parue cet avril chez Casterman, raconte la relation d'amitié entre Gui et Xóchitl - renommée Bichette par notre personnage principal. Une relation qui se transforme doucement en relation d'emprise : le jardinier force sa nouvelle amie à travailler pour lui, l'insulte, lui crie dessus, et doucement se crée une dépendance affective entre la nouvellement nommée Bichette et le jardinier de Monmignon-sur-Seine.

Le personnage principal du récit est donc affreusement détestable, ce qui rend l'expérience de lecture spéciale, un peu granuleuse, mais très captivante, car Gui est aussi fascinant. Gui est charismatique, Gui est marrant... Tous comme les autres personnages du livre : les ami·es de Xóchitl, l'amoureuse de Gui ou ses collègues de travail, on se surprend soi-même à rentrer sous l'emprise de ce pervers narcissique nonchalant qui, malgré la liste infinie de ses travers, nous devient désagréablement et à contrecœur, bizarrement attachant.

Mais la position de lecteur·ice nous protège : Gui est un personnage, Bichette le nom du livre. Pas de soucis, nous lecteurices, pouvons entretenir une relation d'amour-haine avec ce personnage au nom de plante invasive, sans prendre aucun risque. Gui est fascinant ? Aucun problème. Tout contact avec lui s'arrête à la fin du livre. Facile de rire d'un homme dangereux, et d'admirer ses côtés fascinants quand il ne peut pas nous faire de mal. D'être à distance permet aussi de voir l'apparition des ficelles, les nœuds, les entortillements, et les dérapages (trop) fréquents de Gui envers Xóchitl, ce second personnage avec qui l'on rentre très vite en empathie.

Mais cette mise à distance est nuancée. Notre position par rapport à Gui est beaucoup plus tordue qu'attendue. La fin du livre nous apporte une nouvelle clé de lecture, un genre de pas de côté faisant comprendre aux lecteurices que la totalité du récit est écrite du point de vue de Gui. On est proche de cet homme charismatique et problématique, voire quasiment dans sa tête pendant la totalité du livre. Enfin, la BD porte comme titre le surnom réducteur que le jardinier de Monmignon donne à sa jeune amie, plutôt que son vrai nom, Xóchitl, jugé imprononçable par l'affreux Gui. L'emprise du jardinier émane de toutes les cases du livre.

Dans ce nouvel ouvrage, Émilie Gleason, l'autrice de Ted Drôle de Coco (Atrabile) ou Junk Food (Casterman), réussit à faire un livre captivant avec un personnage principal insupportable. Bichette est une fable écologique trash, une BD où aucun·e humain·e ne semble bon à sauver. Un très beau livre antispéciste qui dénonce dans leurs nuances et leurs complexités, les relations d'emprise que l'homme a sur le vivant. A dévorer maintenant.

Maïa Hamilcaro-Berlin