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Au pied des montagnes est un récit écrit à quatre mains par Sarah Hebborn et Gwendoline Gauthier et illustré par Fanny Dreyer. Il s’agit d’une adaptation en livre d’un spectacle jeunesse écrit par les mêmes autrices en 2020. 

C’est l’histoire de Kuzma, une petite fille d’une dizaine d’années. Elle vit dans le pays du Parallélogramme qui rassemble plusieurs peuples : les Triangles, les Carrés, les Hexagones et les Pentagones. Jusqu’alors ils ont vécu en paix, mais à cause d’une grande sécheresse, le pays sombre dans la pauvreté et des tensions montent. Un nouveau président élu, appelé Le Boucher, accuse les Triangles d’être à l’origine de tous les problèmes. Évidemment, les Triangles sont innocents, mais petit à petit ils sont mis à l’écart, persécutés, et certains finissent même par disparaître. Kuzma et sa mère, qui sont Triangles, comprennent qu’elles sont en danger, et tentent de fuir… Mais seule Kuzma réussira à passer à travers le cordon de soldats, on ne sait pas ce qu’il advient de sa mère. Kuzma, livrée à elle-même dans les montagnes, désespère. C’est là qu’intervient Adna, sa grande sœur imaginaire intrépide et rigolote qui va l’aider à poursuivre son chemin dans l’espoir de retrouver leur mère. Ensemble, elles vont connaître bien des péripéties et croiser la route de beaucoup de personnages hauts en couleur : des Triangles résistants, un caillou bavard, une méchante chèvre… Grâce à ses amis résistants, Kuzma finira par s’en sortir, bien qu’elle doive faire le deuil de sa mère disparue. 

À travers l’histoire de Kuzma, Au pied des montagnes parle sans détour de comment un pays peut basculer dans le fascisme. Sujet grave, difficile à aborder avec les enfants, mais aussi malheureusement très actuel. Ce livre regorge d’idées pour venir adoucir la cruauté réaliste du récit et le rendre accessible aux plus jeunes.

Graphiquement, les couleurs vives et les formes géométriques (qui font penser aux gommettes utilisées à l’école) rassurent par leur simplicité ; les frises et les habits des personnages font appel à un imaginaire de conte folklorique qui permet aussi une certaine mise à distance. Enfin, les belles doubles pages paysages agissent comme des respirations entre les chapitres. 

Les autrices ont choisi de gérer la charge dramatique narrative en usant d’humour et de métaphores poétiques. Par exemple, lorsque Kuzma, obligée de grandir quand la tragédie la frappe, s’invente une grande sœur aux jambes démesurément grandes, comme pour mieux surmonter les obstacles. Il est aussi question du cœur de pierre de celles et ceux qui collaborent avec les fascistes, incarné par le personnage de Pierre le caillou, qui finira par faire amende honorable. Quant aux montagnes, constituées de ces mêmes cailloux, elles symbolisent la masse lâche et silencieuse face aux injustices, et permettent de rappeler que l’humanité s’acquiert, s’entretient ou se perd.

Proposer une histoire pour enfants dans un registre dur, habituellement adulte, est un défi difficile, que les autrices et l’illustratrice ont bien relevé. Le dessin, très joli et synthétique, opère un décalage nécessaire. Néanmoins, je me demande s’il ne joue parfois trop bien son rôle de mise à distance, au détriment d’une émotion plus directe. 

Un livre atypique qui appelle à la résistance, l’espoir et la poésie. 

Nausicaa Gournay