un ouvrage profondément intime, suggestif et sensoriel
Aaah la petite colère ! de Margay nous immerge dans le parcours d’un corps en reconstruction. La narratrice ne sait pas ce qui lui est arrivé, ne garde le souvenir de rien, si ce n’est le trauma inscrit dans sa chair. Comment comprendre cette sensation de déchirure intérieure, quand le corps refuse de retrouver la mémoire de la petite enfance ?
Elle nous emmène à travers son parcours de survivante de violences sexuelles, avec une grande bienveillance, pour elle comme pour nous. Très vite, on comprend qu’elle tisse des liens entre le conscient et l’inconscient en racontant ce cheminement sensoriel. Les dessins sont hypnotisants, à mi-chemin entre le métaphorique et l’onirique, donnant réellement l’impression de plonger dans l’inconscient de la narratrice.
L’autrice construit son récit de manière chronologique, sur neuf mois, et montre que la réappropriation du souvenir et du corps est « une histoire à plusieurs tiroirs ».
C’est un combat pour la réappropriation du corps, mis en parallèle avec des mouvements et des lectures féministes dans lesquels la narratrice s’inscrit. Elle raconte d’abord l’expérience d’un corps avant celle d’un vécu, traversé par une multitude de choses qu’elle tente de capter et de comprendre.
Elle déroule ainsi les différentes étapes artistiques, narratives, familiales, qui jalonnent ce chemin, tout en questionnant les méthodes et les écoles psychologiques et thérapeutiques qu’elle a traversées, leurs histoires comme leurs pratiques. C’est un parcours semé d’embûches, qui l’amène à douter des événements, à dissocier parfois très violemment.
Ce cheminement lui permet aussi de mettre en perspective nos structures sociales : « déni, répression et dissociation opèrent à un niveau social aussi bien qu’individuel ». Il y a une véritable invisibilisation des traumas et des personnes traumatisées à l’échelle de la société. Prendre conscience de l’ampleur de ces traumas « implique de remettre en question la subordination des femmes et des enfants ». Et c’est là que l’ouvrage prend une dimension particulièrement forte : il nous fait comprendre que la psychothérapie est éminemment politique.
J’ai trouvé cette œuvre profondément « organique » : dans les dessins, dans les textes, mais aussi dans la façon dont les deux interagissent. Ils s’évitent, se frôlent, se mêlent. Organique aussi parce que les éléments semblent avoir leur propre vie, et qu’ils guident la narratrice dans sa quête. Le livre est entièrement tourné vers le corporel, vers les sensations retrouvées, vers ce corps qui manifeste avant même de pouvoir dire.
Un ouvrage profondément intime, suggestif et sensoriel.
Camille Le Long