Dans le paysage littéraire francophone actuel, la nouvelle passe pour un genre « mineur ». Peu défendue par les grandes maisons d’édition, bénéficiant par conséquent d’une visibilité médiatique réduite, elle pâtit en outre de sa proximité – présumée – avec le roman, qui capte quant à lui beaucoup d’attention.
Malgré ce constat peu encourageant, le genre bénéficie d’un dynamisme remarquable en Belgique francophone, avec des maisons d’édition sinon dédiées, du moins très ouvertes à la nouvelle, et de nombreux nouvellistes reconnus à l’international.
Lorsqu’il est question de nouvelle, elle est quasi automatiquement comparée avec le roman : les deux genres ont en effet en commune la forme narrative et le contenu fictionnel, et le roman est globalement mieux connu que sa consoeur.
Dans le « petit sottisier de la nouvelle » qu’il alimentait régulièrement, le chercheur belge et grand spécialiste de la nouvelle René Godenne citait notamment cet extrait éclairant :
Adoptons une définition de la nouvelle qui peut faire l’unanimité : un roman en raccourci.[1]
Opinion largement répandue, elle réduit la nouvelle à n’être pas un genre en soi, mais seulement le satellite d’un autre, plus prestigieux : le roman, dont elle ne formerait qu’une variante brève, une ébauche – un roman au souffle court. La nouvelle serait en quelque sorte au roman ce que le court-métrage est au long-métrage : une œuvre de jeunesse, un premier pas hésitant, en attendant la réalisation de la grande œuvre. Les concours de nouvelles, très nombreux aujourd’hui, alimentent malgré eux cette croyance : ils sont souvent destinés aux auteurs amateurs et désignent dès lors la nouvelle comme un genre accessible à tous.
Romancier et nouvelliste, Éric-Emmanuel Schmitt recourt lui aussi à la comparaison entre roman et nouvelle, mais pour prendre le contrepied de l’opinion courante. Dans son recueil de nouvelles Concerto à la mémoire d’un ange, il théorise ainsi le genre qu’il pratique :
La nouvelle est une épure de roman, un roman réduit à l’essentiel.
Ce genre exigeant ne pardonne pas la trahison.
Si l’on peut utiliser le roman en débarras fourre-tout, c’est impossible pour la nouvelle. Il faut mesurer l’espace imparti à la description, au dialogue, à la séquence. La moindre faute d’architecture y apparaît. Les complaisances aussi.[2]
Affirmant elle aussi la haute exigence du genre de la nouvelle, Caroline Lamarche emprunte également la voie de la référence au roman. Comme si cette comparaison était un passage obligé, même pour les nouvellistes confirmés :
Malheureusement dans le monde francophone, il y a un désintérêt des éditeurs pour les nouvelles. Je me suis empêchée d'en écrire à un moment donné parce que personne n'en voulait. Or pour moi, cette forme permet plus de profondeur dans l'émotion que le roman, en étant plus ramassée, plus concentrée, ce qui demande une haute technicité. Derrière chaque mot de mes nouvelles, je sais exactement ce qui y est mis et il y a plusieurs couches d'interprétation.[1]
Presque toujours comparée au roman, la nouvelle lui est aussi associée en matière de prix littéraires. On l’ignore parfois, mais les Goncourt, Renaudot, Médicis, Femina ou le Rossel peuvent aussi bien récompenser un recueil de nouvelles qu’un roman. Un bref parcours des palmarès de ces prix révèle toutefois la portion congrue réservée à la nouvelle. Le Rossel, par exemple, a couronné, au cours des trente dernières éditions, trois ouvrages qui s’apparentent à des recueils de nouvelles : Le jour du chien de Caroline Lamarche en 1996, Contes carnivores de Bernard Quiriny en 2008 et Argentine de Serge Delaive en 2009.
Du côté du Goncourt, on retiendra que Charles Plisnier est non seulement le premier lauréat belge (et premier lauréat non-français) du prix, mais est aussi le premier auteur récompensé pour un recueil de nouvelles, Faux passeports. C’était en 1937 ; le prix est décerné depuis 1903. Significativement, l’Académie Goncourt a créé en 1974 le Goncourt de la nouvelle. Destiné à mettre le genre en lumière par une catégorie dédiée, il signale aussi en creux la difficulté à faire exister la nouvelle lorsqu’elle est en compétition avec le roman.
Le déficit de reconnaissance de la nouvelle a des conséquences économiques : les éditeurs sont généralement peu friands d’un genre qui ne se vend pas bien auprès du public. En Belgique francophone, toutefois, des maisons d’édition font la part belle à la nouvelle, via des collections dédiées, voire en publiant exclusivement des nouvelles. Tanguy Habrand et Pascal Durand constatent que l’édition de niche est l’une des tendances de l’édition littéraire actuelle à Bruxelles et en Wallonie et y voient deux explications possibles : « Il est difficile de démêler ce qu’il entre de spécifiquement belge ou de modalement lié aux possibilités de la microédition dans l’émergence presque spontanée de ces structures très spécialisées[3] ».
Établies à Louvain-la-Neuve et animées par une équipe de passionné-e-s, les éditions Quadrature ont été fondées en 2005 et se dédient exclusivement aux recueils de nouvelles. Publiant peu, la maison parie sur la qualité, tant dans le choix des projets édités que dans la réalisation matérielle de ceux-ci.
Au catalogue : des nouvellistes belges et français ; des nouvelles de tous genres ; des nouvellistes qui ont débuté dans la maison d’édition, comme Isabelle Baldacchino, Aliénor Debrocq (passée ensuite au roman) ou encore Luc Leens ; des auteurs confirmés, publiés par d’autres maisons lorsqu’ils pratiquent d’autres genres littéraires, comme Dominique Costermans, Kenan Görgün ou Patrick Delperdange.
Le travail sur la nouvelle réalisé par Quadrature est reconnu dans le monde francophone, la maison d’édition étant régulièrement présente lors d’événements internationaux dédiés au genre et dans des sélections de prix littéraires. En Belgique, on se souviendra que le premier recueil de nouvelles de Zoé Derleyn, Le goût de la limace, figurait parmi les cinq finalistes de l’édition 2017 du Rossel – exploit double, dans le cadre d’un prix qui récompense peu les recueils de nouvelles et les livres publiés en Belgique.
Les éditions Ker publient de la littérature générale, des romans pour la jeunesse et des essais. En 2017, elles ont lancé la collection « Belgiques ». Le concept : chaque volume est un recueil de nouvelles signé par un auteur belge francophone, qui y raconte ses images et représentations de la Belgique. Le pluriel du titre de la collection, qui insiste sur la pluralité, la multiplicité des facettes, appelle par nature le recueil de nouvelles, qui réunit en un même ouvrage des textes aux tonalités et angles différents.
Les auteurs rassemblés dans la collection sont eux aussi une preuve de sa diversité. Une vingtaine d’ouvrages ont été publiés jusqu’à présent, signés notamment par Frank Andriat, Véronique Bergen, Luc Dellisse, Françoise Duesberg, Pascale Fonteneauu, Rose-Marie François, Jean Jauniaux, Françoise Lalande, Myriam Leroy, Giuseppe Santoliquido, Bernard Tirtiaux ou Michel Torrekens.
Les éditions Ker abordent aussi la nouvelle dans la collection « Double jeu ». La dimension mosaïque prévaut ici encore, mais d’une autre façon : les recueils publiés rassemblent des nouvelles de différents auteurs et autrices autour d’une thématique commune. Destinés en priorité à un public adolescent, ils abordent sous différents angles des questions qui font débat : le terrorisme et la radicalisation dans Le peuple des Lumières (2015), le populisme ou le racisme dans L’heure du leurre (2017), la crise climatique dans Les bâtisseurs (2019), ou encore le difficile respect de la vie privée à l’heure des réseaux sociaux dans #balancetavie (2019).
Caractérisées notamment par la diversité des genres littéraires qu’elles publient, les éditions du Cerisier compte une collection dédiée à la nouvelle, « Griottes ». Il ne s’agit certes pas de la collection la plus étoffée du catalogue de la maison, mais elle compte une dizaine d’ouvrages, dont Ça va d’aller… y a pas d’avance de Girolamo Santocono – un auteur dont le roman classique Rue des Italiens a aussi été publié aux éditions du Cerisier.
Les éditions du Cactus inébranlable, surtout connues pour leur implication dans la publication d’aphorismes, dédient elles aussi une collection à la nouvelle, « Microcactus ». L’exigence de cette collection de petit format est très précise : tous les textes qui composent un recueil ne doivent pas comporter plus de 500 signes chacun. Au catalogue, des œuvres où la dimension piquante ou humoristique est souvent présente et des auteurs tels qu’Éric Dejaeger, Tristan Alleman, Yves Arauxo ou encore Fabienne Lorant.
Les nouvelles ne se publient quasiment qu’en recueil, qu’il soit individuel ou collectif. La raison en est d’abord économique. Le coût de fabrication d’un livre de peu de pages, qui sera commercialisé à un prix moindre, est pourtant quasi identique à celui d’un livre long.
Dans le paysage éditorial, les éditions Lamiroy se sont singularisées par la création de la collection « Opuscule ». La petitesse et la brièveté sont au cœur du projet, comme le nom l’indique. Chaque volume comporte une seule nouvelle, très courte. La collection s’est rapidement étoffée : de septembre 2017 à juillet 2023, un nouvel « opuscule » a paru chez semaine ; 300 tomes ont ainsi vu le jour. La collection s’est poursuivie après cela, mais à un rythme beaucoup plus lent et irrégulier. La maison a ensuite lancé la collection « Opus », au rythme de parution plus aléatoire. Chaque livre ne comporte, ici encore, qu’un seul texte, relativement bref mais plus long néanmoins que les « opus » : la maison d’édition elle-même parle de « novellas », genre dont la longueur se situe entre celle de la nouvelle et celle du roman. Une autre innovation des éditions Lamiroy aura été de proposer un abonnement à « Opuscule ».
Les écrivains du catalogue sont nombreux. L’éditeur a d’abord misé sur des auteurs « maison » : Thierry Coljon, Carlos Vaquera et Adeline Dieudonné (dont le seule-en-scène Bonobo Moussaka a été publié chez Lamiroy avant le succès de La vraie vie) ont signé quelques-uns des premiers volumes d’Opuscule. Ils ont été rapidement rejoints par d’autres, plumes confirmées ou auteurs novices.
Le succès est au rendez-vous et la collection connait dès lors des déclinaisons. Les hors-séries rassemblent plusieurs nouvelles sur un thème unique ; « Crépuscule » se spécialise dans le polar et « Adopuscule » rassemble des nouvelles destinées au public adolescent.
Les éditions Murmure des soirs publient volontiers des recueils de nouvelles dans leur collection principale. On y trouve par exemple De vins et d’allégresse de Valérie Nimal ou L’instant du silence de Luc Dellisse. En 2024, elles ont toutefois lancé une nouvelle collection, « Brèves du soir ». Dédiée à « l’exploration délicate de l’écrit », elle « révèle des livres aux textes courts, singulièrement inclassables », et explore la plasticité des fictions brèves.
Les éditions Luce Wilquin, qui ont cessé leurs activités en 2018 après 31 ans d’existence, ont longtemps constitué une référence dans la publication de fictions en Belgique francophone. Éditant principalement des romans, elles ne négligeaient pas pour autant la nouvelle, par le biais d’une collection dédiée, « Euphémie ». Y ont été publiés des recueils de Dominique Costermans (Nous dormirons ensemble, Y a pas photo), de Patrick Dupuis (Enfin seuls, Passés imparfaits, Nuageux à serein), François Salmon (Rien n’est rouge, Rien n’arrête les oiseaux) ou Françoise Houdart (Dieu le potier et quelques autres).
Fondée en 1945 par Albert Ayguesparse, la revue Marginales a cessé de paraître en 1991, avant de renaître en 1999 sous l’impulsion de Jacques De Decker (1945-2020). Elle marque de nouveau une pause en 2021, mais est relancée en 2022, sous la houlette de Vincent Engel, dans une version principalement numérique. Chaque numéro propose un ensemble de textes brefs, majoritairement des nouvelles, d’auteurs différents, autour d’une thématique qui résonne avec l’actualité.
Les contributeurs, belges et étrangers, sont nombreux et se renouvellent dans le temps : Claude Raucy (1939-2024) voisine avec Luc Dellisse, Véronique Bergen, Liliane Wouters ou Eva Kavian.
Sans lui dédier nécessairement une collection, plusieurs autres maisons d’édition généralistes réservent une place sinon large du moins appréciable à la nouvelle publiée en recueil.
La collection « Plumes du coq » des éditions Weyrich, collection littéraire principale de l’éditeur, accueille elle aussi plusieurs recueils de nouvelles, inédits (L’été sous un chapeau de paille d’Alain Bertrand ; Sept histoires pas très catholiques d’Armel Job ; Au diable ! de Ziska Larouge ; Ceux que nous sommes de Christine Van Acker) ou rééditions (L’année dernière à Saint-Idesbald de Jean Jauniaux).
Même politique attentive à la nouvelle aux éditions M.E.O., où l’on retrouve notamment des recueils de Ben Arès (Les jours rouges), Daniel Simon (À côté du sentier ; Ce n’est pas rien), Liliane Schraûwen (Ailleurs ; Exquises petites morts), Ralph Vendôme (Dans quel monde on vit), Carmelo Virone (Nous irons là) et Evelyne Wilwerth (La nacelle turquoise), chez Traverse (Lorenzo Cecchi, La solitude des anges gardiens ; Luc Dellisse, Le sas ; Daniel Fano, Privé de parking (Micro-fictions)…)
Enfin, on notera que la maison d’édition Marque belge a remporté en 2018 le prix de la première œuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles (prix pour lequel tous les genres littéraires concourent ensemble) avec un recueil de nouvelles : Pitou et autres récits d’Henri de Meeûs.
Au dynamisme éditorial de la nouvelle en Belgique francophone répond la relative attention des prix littéraires au genre. Certes, plusieurs récompenses sont ouvertes indifféremment aux romans et aux recueils de nouvelles – ce qui aboutit invariablement à la quasi-absence des seconds au palmarès. C’est le cas du prix Rossel, du prix Marcel Thiry (qui récompense un roman ou recueil de nouvelles une édition sur deux, l’autre étant consacrée à la poésie), du prix de littérature Charles Plisnier (consacré une année sur trois au roman et à la nouvelle, en roulement avec la poésie et le théâtre), ou encore du prix triennal de la prose de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
D’autres prix évitent toutefois de mettre en concurrence les nouvelles avec les romans. Décerné jusqu’en 2019, le prix Franz De Wever de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique récompensait quant à lui alternativement un recueil de poèmes, un essai ou un recueil de nouvelles d’un auteur de moins de 40 ans.
Siège des éditions Quadrature, la ville d’Ottignies-Louvain-la-Neuve est un centre de rayonnement de la nouvelle francophone. En 1994, elle a accueilli le « colloque-festival » l’Année nouvelle, organisé par Vincent Engel. Elle a décerné, de 1992 à 2013, le prix Renaissance de la nouvelle. Porté par les pouvoirs communaux ottintois et animé par Michel Lambert et Carlo Masoni (1921-2010), le prix récompensait chaque année un recueil de nouvelles francophone. Après une interruption de sept ans, la Ville a relancé un prix dédié au genre en 2021, consacrée aux nouvellistes belges ; dès la deuxième édition, le prix s’est ouvert à l’ensemble de la Francophonie. L’initiative semble toutefois s’être à nouveau interrompue.
La nouvelle forme un ensemble protéiforme. La brièveté même se révèle un critère inopérant, une nouvelle pouvant aller de quelques lignes, voire quelques mots, à une centaine de pages. Une longue nouvelle n’est donc pas forcément plus courte qu’un bref roman ou une novella.
Parmi les textes publiés sous la bannière « nouvelle », plusieurs types ou sous-genres émergent néanmoins. Toujours pratiquée aujourd’hui, la nouvelle classique – celle des maîtres francophones du genre, Maupassant et Mérimée – est la nouvelle-histoire, qui suit un schéma narratif traditionnel : situation initiale – bouleversement – péripéties – situation finale avec résolution.
La nouvelle-instant a émergé plus récemment. La nouvelle-histoire développe une portion plus ou moins longue de la ligne du temps, selon un axe horizontal. La nouvelle-instant, au contraire, évoque un bref moment, dont elle explore les ramifications profondes. La logique est plutôt verticale dans ce cas.
La nouvelle à chute est pour sa part tout entière tendue vers la conclusion, qui, prenant le lecteur par surprise, en renverse le sens et place l’ensemble du récit dans une perspective nouvelle.
Récit de fiction, la nouvelle est également traversée par certains courants littéraires. L’histoire de la littérature fantastique belge montre que les grands fantastiqueurs ont souvent pratiqué la nouvelle : Franz Hellens, Jean Muno, Thomas Owen, Gérard Prévot, Jean Ray, Jacques Sternberg étaient tous aussi et surtout nouvellistes. Aujourd’hui, la nouvelle séduit toujours les auteurs de la mouvance fantastique, comme l’illustrent notamment Anne Richter (1939-2019) (La promenade du grand canal, Talus d’approche, 1995, rééd. L’âge d’homme, 2012 ; L’ange hurleur, L’âge d’homme, 2008 ; Le chat Lucian et autres nouvelles inquiètes, L’âge d’homme, 2010), Carino Bucciarelli (Dispersion, Encre rouge, 2018 ; Petites fables destinées au néant, Traverse, 2022) et Bernard Quiriny (Contes carnivores, Seuil, 2008, prix Rossel et prix Marcel Thiry ; Histoires assassines, Rivages, 2015 ; Vies conjugales, Rivages, 2019 ; Nouvelles nocturnes, Rivages, 2025), voire plus occasionnellement Liliane Schraûwen (Ailleurs, M.E.O., 2015) ou Thierry Horguelin (Nouvelles de l’autre vie, L’oie de cravan, 2016). Dans le domaine de la SF et de l’anticipation aussi, la nouvelle est très présente. Alain Dartevelle (1951-2017) est l’un des nouvellistes remarquables dans cette mouvance, avec les recueils Amours sanglantes (L’âge d’homme, 2011), Narconews et autres mauvaises nouvelles du monde (Murmure des soirs, 2011) ou Toy boy et autres leurres (Academia, 2017). La collection Espace Nord a rassemblé dans le recueil Lagune morte (2024) des nouvelles, souvent parues en revue, d’un autre adepte de la science-fiction, Dominique Warfa.
L’histoire récente de la nouvelle belge francophone porte aussi la trace d’une veine érotique relativement présente. Emmanuelle Pol s’y est essayée dès son premier livre, La douceur du corset (Finitude, 2009). Elle abandonne ensuite la nouvelle pour le roman, tout en creusant le sillon érotique dans son deuxième livre, L’atelier de la chair (Finitude, 2011). Elle revient à la nouvelle en 2023 avec Les bracelets d’amour (Finitude). D’Evelyne Wilwerth, on notera Hôtel de la mer sensuelle (Avant-propos, 2015). En 2015, Corinne Hoex signe le troublant Valets de nuit (Les Impressions nouvelles, 2015) auquel François Emmanuel a offert le pendant l’année suivante avec 33 chambres d’amour (Le Seuil, 2016).
Plusieurs initiatives éditoriales ont vu le jour ces dernières années, qui offrent un panorama des nouvellistes et de la nouvelle belge actuelle.
Depuis 1997, le Ministère de la Communauté française, devenue Fédération Wallonie-Bruxelles publie chaque année, dans le cadre de la Fureur de lire, des plaquettes présentant chacune une nouvelle d’un auteur belge (l’opération s’est depuis lors élargie à la bande dessinée et à l’album pour la jeunesse). D’accès gratuit et largement distribuée sur le territoire belge francophone, la collection ainsi façonnée offre un intéressant reflet de la littérature belge de ces années, et en particulier de la production de nouvelles.
Pour les 30 ans de la Fureur de lire, en 2021, vingt-deux de ces plaquettes ont été rassemblées dans un recueil, Fenêtres sur court, 400e volume de la collection « Espace Nord ». Il ne s’agit pas de la première anthologie du genre parue dans la collection patrimoniale. Celle-ci avait en effet précédemment accueilli Nouvelles belges à l’usage de tous, florilège établi par René Godenne, reprenant des nouvelles parues depuis les débuts de la Belgique jusqu’à nos jours.
D’autres recueils collectifs rassemblent quant à eux des nouvelles spécialement écrites pour l’occasion. Les éditions françaises Magellan & Cie ont intégré à leur collection de recueils de nouvelles de différents pays et régions un Nouvelles de Belgique. Il rassemble des textes courts d’auteurs dont plusieurs pratiquent surtout la littérature dite de genre (polar, thriller, SF…) : Patrick Delperdange, Kenan Görgün, Katia Lanero Zamora, Nadine Monfils, Aiko Solovkine et la traduction d’une nouvelle de l’Équatorien Alfredo Noriega. Plusieurs de ces auteurs ont contribué au recueil Bruxelles noir, dirigé par Michel Dufranne pour les éditions Asphalte. Contrairement au précédent, ce livre se revendique de la littérature noire. Les textes sont signés Barbara Abel, Emilie de Béco, Paul Colize, Jean-Luc Cornette, Patrick Delperdange, Kenan Görgün, Edgar Kosma, Katia Lanero Zamora, Nadine Monfils, et l’auteur néerlandophone Bob Van Laerhoven.
Sous la houlette du Secrétaire perpétuel Yves Namur, l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique a publié un recueil de nouvelles de plusieurs de ses membres, Une vie de palais, qui est aussi un clin d’œil au siège de l’institution. Pour les éditions Murmure des soirs, Guy Delhasse a rassemblé dans Ardeurs de tram divers auteurs et autrices liégeois pour évoquer le tram tant attendu et enfin arrivé en Cité ardente.
On l’a dit : la nouvelle est un genre marqué à la fois par une proximité, réelle ou supposée, avec le roman et par sa précarité économique. Conséquence directe : peu d’auteurs sont des nouvellistes purs, la plupart pratiquant aussi d’autres genres littéraires, et singulièrement le roman. Examen du parcours de quelques nouvellistes actuels.
Malgré les difficultés liées au genre, certains auteurs pratiquent la nouvelle de manière privilégiée ou même exclusive.
Écrivain discret, Tristan Alleman explore avec constance les possibilités de la forme (très) brève, aux confins de la poésie et de la nouvelle. Travaillant avec différentes maisons d’édition (Traverse, Le chat polaire, Le cactus inébranlable), il a obtenu le prix Gauchez-Philippot 2020 pour Fugitives (Traverse, 2018).
Dominique Costermans a publié son premier recueil de nouvelles, Des provisions de bonheur, aux éditions Luce Wilquin en 2003. Elle s’est depuis lors imposée comme l’une des grandes nouvellistes d’aujourd’hui. Elle s’est aventurée sur le terrain du roman avec Outre-mère (Luce Wilquin, 2017, rééd. Weyrich), puis Un conteur hors père (Weyrich, 2025), mais est restée fidèle au genre court. Si la majorité de son œuvre a été publié chez Luce Wilquin, deux recueils ont paru chez Quadrature (Petites coupures et En love mineur) et un autre chez Weyrich (Les petits plats dans les grands). L’autrice saisit des instants de vie, y évoque l’enfance et le passé, entre nostalgie et humour.
Toute l’œuvre de nouvelliste d’Agnès Dumont a été publiée chez Quadrature. Depuis Demain, je franchis la frontière (2008), ce sont six recueils qui ont vu le jour. L’autrice a exploré les terres du roman policier, avec Le gardien d’Ansembourg chez Luc Pire et une série policière co-écrite avec Patrick Dupuis chez Weyrich. La nouvelle reste toutefois son genre de prédilection et lui a notamment valu le prix Georges Garnir 2011 de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique pour J’ai fait mieux depuis. Thierry Horguelin est lui aussi un adepte de la nouvelle. Il travaille tantôt l’écriture à contrainte, tantôt la littérature de genre (fantastique, policier…), jouant avec les références littéraires. Parmi ses recueils : Le voyageur de la nuit (L’oie de cravan, 2005), La nuit sans fin (L’oie de cravan, 2009).
Auteur de trois recueils publiés aux éditions du Tripode (Les pas perdus, 2018, L’éternité, brève, 2019 et Après l’éternité : postcombustion, 2022), Étienne Verhasselt semble lui aussi avoir trouvé sa manière dans la nouvelle.
Étant donné le rapport de force entre le roman et la nouvelle, on ne s’étonnera pas que plusieurs auteurs qui ont commencé par la nouvelle soient ensuite passés au roman. C’est par exemple le cas d’Aliénor Debrocq. Après deux recueils de nouvelles remarqués publiés chez Quadrature (Cruise control, 2013 et À voie basse, 2017), elle s’essaie au roman, d’abord chez Luce Wilquin (Le tiers sauvage, 2018), puis aux éditons ONLiT (Cent jours sans Lily, 2020 ; Slash, 2025) et aux éditions du Rouergue (Maison miroir, 2022).
Vincent Engel a d’abord été un auteur de nouvelles (Légendes en attente, 1993, La vie malgré tout, 1994), avant de passer au roman – non sans revenir parfois à la nouvelle (Opera mundi, Le grand miroir, 2009 ; Belgiques, Ker, 2017).
L’œuvre littéraire de Thomas Gunzig a d’abord été celle d’un nouvelliste. Son premier recueil, Situation instable penchant vers le mois d’août, date de 1993 et a paru aux éditions Jacques Grancher. Il publie encore plusieurs recueils avant de passer au roman en 2001, avec Mort d’un parfait bilingue (Au diable vauvert), qui lui vaut le prix Rossel. Il alterne alors recueils de nouvelles et romans, mais délaisse le genre court depuis 2009 et son dernier recueil Assortiment pour une vie meilleure (Au diable vauvert, 2009). De romans en nouvelles, mais aussi dans ses pièces de théâtre et ses chroniques, ce polygraphe a bâti une œuvre singulière, à l’humour corrosif et à l’imagination débridée.
Ralph Vendôme est entré en littérature par le biais de la nouvelle : tout d’abord avec un texte unique paru dans la collection « Opuscule » des éditions Lamiroy (L’horloge interne), puis par deux recueils dont le second, Dans quel monde on vit (M.E.O., 2024) a été récompensé par le jury du prix Marguerite de Navarre – l’un de ces (rares) prix dédiés à la nouvelle. Il a ensuite publié un roman (Dans la tête d’Elton Munk, M.E.O., 2025) : l’avenir dira s’il s’agit d’un basculement définitif ou si l’auteur continuera à travailler le genre qui l’a fait connaitre.
Patrick Dupuis est l’un des rares exemples du parcours inverse. S’essayant d’abord au roman (Le conseiller, 1993, Le maître immobile, 1996), il trouve ensuite dans la nouvelle son genre de prédilection (Ceux d’en face, 2003, Nuageux à serein, 2009, et Passés imparfaits, 2012). Il s’est toutefois replongé dans le roman (policier), en duo avec une autre nouvelliste, Agnès Dumont.
D’autres auteurs pratiquent la nouvelle et le roman simultanément. Caroline Lamarche, Michel Lambert, Jacques Richard et Liliane Schraûwen passent du roman à la nouvelle et de la nouvelle au roman, qui pratiquant un peu plus l’une, qui fréquentant un peu plus l’autre. Leur travail est également reconnu dans les deux genres.
Caroline Lamarche façonne depuis une trentaine d’années une œuvre où le roman voisine avec la nouvelle. Dans le domaine de la nouvelle, précisément, elle explore les différentes formes du genre. Son premier livre est un recueil de nouvelles : J’ai cent ans, paru chez L’âge d’homme en 1995. Son deuxième livre, Le jour du chien (Minuit, 1996) se lit aussi bien comme un roman construit sur une série de variations que comme un recueil de nouvelles. Il vaut à l’autrice le prix Rossel. Dans la maison un grand cerf (Gallimard, 2017, prix triennal de prose de la Fédération Wallonie-Bruxelles) se structure également comme un ensemble de variations – plaçant l’ouvrage entre le récit et le recueil de nouvelles. Dans un recueil de facture plus classique, Nous sommes à la lisière (Gallimard, 2019), Caroline Lamarche évoque au plus près la condition animale et son rapport à l’humanité. L’ouvrage a été salué par le Goncourt de la nouvelle.
Après un premier recueil de nouvelles, De très petites fêlures, paru en 1987 (L’âge d’homme), Michel Lambert a publié un roman, Une vie d’oiseau, qui lui a valu le prix Rossel. Il a ensuite pratiqué les deux genres, s’adonnant principalement à la nouvelle depuis les années 2010. L’auteur travaille essentiellement la nouvelle-instant ; il saisit ses personnages dans un moment de mélancolie, ou lors d’une rencontre inattendue, qui font resurgir toute leur histoire et les laissent prêts à basculer.
Après deux récits parus aux éditions Albertine, La plage d’Oran (2010) et Petit traitre (2012), l’écrivain et plasticien Jacques Richard est passé à la nouvelle et a publié deux recueils aux éditions Zellige : L’homme peut-être (2014) et Scènes d’amour et autres cruautés (2015), qui laissent parler tout son talent de styliste. Il revient ensuite au roman. En 2020, il passe à nouveau au format court avec Nues (Onlit) avant de revenir au roman (La course, Onlit, 2022).
Line Alexandre touche elle aussi à la fois au roman (y compris au roman policier) et à la nouvelle. Au début de sa carrière littéraire, elle a publié deux livres aux éditions Luce Wilquin : un roman, Mère de l’année ! et un recueil de nouvelles, Ça ressemble à de l’amour. Par la suite, ses romans et nouvelles n’ont plus été publiés chez le même éditeur : les romans sont désormais publiés chez Weyrich, tandis que son recueil de nouvelles le plus récent, Les femmes et les enfants d’abord (2024), a paru chez Quadrature.
Autrice d’essais et de livres pour la jeunesse, Liliane Schraûwen est aussi et surtout romancière et nouvelliste. Depuis le début des années 1990, elle pratique les deux genres parallèlement. Publiées aux éditions Luce Wilquin (Instants de femmes, 1997 ; Le jour où Jacques Brel…, 1999), chez Quadrature (Race de salauds, 2005), M.E.O. (Ailleurs, 2015 ; Exquises petites morts, 2020) ou Zellige (À deux pas de chez vous, 2016), ses nouvelles déclinent tantôt une veine fantastique, tantôt une thématique érotique, tantôt encore des faits divers.
À ces quelques exemples, on pourrait encore ajouter celui de Jacques De Decker (1945-2020). Bien qu’ayant surtout écrit pour le théâtre – des œuvres originales, des adaptations et des traductions, il a pratiqué la nouvelle et le roman à parts égales et simultanément. Son dernier recueil de nouvelles, Modèles réduits, quintessence de son art de nouvelliste, a été publié en 2010 à La Muette.
Plusieurs romanciers pratiquent occasionnellement la nouvelle, comme une sorte d’à-côté de leur œuvre. Amélie Nothomb indique n’écrire des nouvelles qu’à l’occasion de commandes[4]. La plupart de ces textes sont disséminés dans des recueils collectifs ou revues. Un seul recueil personnel a été publié, Brillant comme une casserole, paru chez l’éditeur belge La Pierre d’Alun (avec des illustrations de Kikie Crêvecoeur), alors que ses romans sont publiés aux éditions Albin Michel. La situation d’Armel Job est assez similaire. Alors que ses romans paraissent chez Robert Laffont, son ses recueils de nouvelles Sept histoires pas très catholiques et Souvenirs de ma tante Esther (illustré par Benjamin Monti) a ont été publiés respectivement aux éditions Weyrich et La Pierre d’Alun.
Édité chez Albin Michel comme Amélie Nothomb, Éric-Emmanuel Schmitt est principalement romancier et auteur de théâtre. Les nouvelles sont plus rares dans son œuvre, mais ses recueils sont publiés chez son éditeur principal, et semblent donc s’inscrire davantage dans le continuum de son œuvre (Odette Toulemonde et autres histoires, 2006 ; La rêveuse d’Ostende, 2007 ; Concerto à la mémoire d’un ange, 2010 ; Les deux messieurs de Bruxelles, 2012 ; La vengeance du pardon, 2017). Bien que nouvelliste occasionnel, Schmitt a remporté le Goncourt de la nouvelle en 2010 pour Concerto à la mémoire d’un ange.
Romancier, Grégoire Polet a publié à ce jour deux recueils de nouvelles : Soucoupes volantes (2021), paru chez Gallimard comme son œuvre romanesque, et un volume de la collection « Belgiques » des éditions Ker. Soucoupes volantes lui a valu le prix de la nouvelle – Ville d’Ottignies Louvain-la-Neuve, dont il est ainsi devenu le tout premier lauréat. Significativement, l’écrivain, interviewé à l’occasion de la réception de ce prix, s’est lui aussi exprimé sur la différence entre roman et nouvelle : « C’est très différent d’écrire une nouvelle, c’est une joie plus rapide, plus intense. Mais j’aime beaucoup le roman : on peut avoir plusieurs amours. […] [La nouvelle et le roman] C’est une autre disposition d’esprit, presque une autre discipline. C’est comme si on monte sur un ring de boxe ou un terrain de foot, ce n’est pas la même chose. Sur le terrain de foot, tu sais que tu vas jouer longtemps, tu te prépares pour un truc de longue haleine. Sur le ring de boxe, c’est à la vie à la mort en quelques minutes »>[5]
En 2024, le prix de la nouvelle – Ville d’Ottignies Louvain-la-Neuve est allé à un autre auteur plus familier du roman que de la nouvelle : Patrick Delperdange, récompensé pour son premier recueil de nouvelles, Les corps sensibles (Quadrature). Un livre d’une tonalité bien différente de l’atmosphère sombre et poisseuse que l’auteur affectionne dans ses romans.
Geneviève Damas est tout d’abord une autrice de théâtre. Elle est venue au roman en 2011, avec Si tu passes la rivière (Luce Wilquin). Un genre qu’elle n’a cessé de pratiquer depuis lors (tout en publiant encore du théâtre). Après le succès de son premier roman (prix Rossel, prix des Cinq continents de la francophonie), elle a publié un unique recueil de nouvelles, Benny, Samy, Lulu et autres nouvelles (Luce Wilquin, 2014).
Quant à Antoine Wauters, il a commencé par la poésie avant de se tourner résolument vers le roman, passant pour l’occasion des éditions Cheyne aux éditions Verdier. Après plusieurs romans salués par la critique (Nos mères, 2014, Pense aux pierres sous tes pas et Moi, Marthe et les autres, 2018, Mahmoud ou la montée des eaux, 2021), il s’octroie un détour par le recueil de nouvelles au début de l’année 2022 avec Le musée des contradictions (éditions du Sous-sol), avec une reconnaissance immédiate puisque le livre lui a valu le Goncourt de la nouvelle.
Un seul recueil aussi pour les romanciers Christopher Gérard (Osbert et autres historiettes, L’âge d’homme, 2014) et Xavier Hanotte (L’architecte du désastre, Belfond, 2005), qui sont ensuite revenus au roman, confirmant qu’il est leur forme de prédilection.
[1] Cahiers Simenon 6. Le Nouvelliste et le conteur, 1993, p. 39, cité dans René Godenne, « Petit sottisier de la nouvelle ».
[2] Éric-Emmanuel Schmitt, Concerto à la mémoire d’un ange, Paris, Albin Michel, 2010, p. 209.
[3] Pascal Durand et Tanguy Habrand, Histoire de l’édition en Belgique XVe-XXIe siècle, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2018, p. 511.
[4] « Amélie Nothomb : de la musique avant toute chose », dans Le Carnet et les Instants n° 196, octobre-décembre 2018, URL : https://le-carnet-et-les-instants.net/archives/amelie-nothomb-de-la-musique-avant-toute-chose/
[5] Les « Soucoupes volantes » dans le firmament de la nouvelle », propos recueillis par Jean-Claude Vantroyen, dans Le Soir, 12/10/2021, URL : https://www.lesoir.be/400071/article/2021-10-12/les-soucoupes-volantes-dans-le-firmament-de-la-nouvelle-
[1] Frédérique FANCHETTE, « Caroline Lamarche : «La cane frappait au carreau» », dans Libération, 15 mars 2019, URL : https://www.liberation.fr/livres/2019/03/15/caroline-lamarche-la-cane-frappait-au-carreau_1715379/
© Nausicaa Dewez – version mise à jour en janvier 2026
Article originairement daté de septembre 2020